Banquet webmatique dans l'été 2015

Banquet de l'été 2015 : pourquoi il est légitime d'évoquer une "continuité ontologique" entre l'Union soviétique dissoute en décembre 1991 et l'Eurogermanie fondée deux semaines plus tard par le traité de Maastricht. Le statut du livre dans les phases de refondations impériales vs celui qui est le sien en phase de "royaumes combattants", en Europe comme en Chine.

Banquet webmatique dans l'été 2015

Messagepar Francis Marche » Lun 17 Juil 2017 21:49

Amorce et prétexte : une lecture de War and State Formation in Ancient China and Early Modern Europe par Victoria Tin-bor Hu.
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Puissance et Vortex



Francis Marche
Le vingtième siècle n'a pas eu lieu. Il ne fut qu'un long piétinement exaspéré où l'on s'est entre-tué, en Europe, pour tuer le temps.

La Chine et l'Inde sont aujourd’hui en plein troisième tiers du XIXe siècle; l'Afrique y pénètre aujourd'hui à peine (l'électrification des campagnes y est encore à faire). L'Europe et l'Amérique sont coincés en les attendant : elles doivent, pour châtiment d'avoir été trop précoces, vivre et revivre trois siècles de leur XIXe siècle en attendant que les autres les rattrapent. Un peu à la façon de ces élèves de petites classes qui apprennent trop vite et qui doivent patienter des semestres entiers à refaire les exercices que les autres en sont encore à apprendre péniblement.

La mondialisation freine aujourd'hui l'essor indigène de nos sociétés : quand elles avançaient seules et à leur rythme, par exemple dans les 150 ans qui séparent l'an 1500 de l'an 1650, rien ne se répétait à l'identique, personne n'avait le temps de rabâcher, et l'histoire ne bégayait point comme on la voit faire chez nous et de plus en plus depuis trente ans.

Si l'islam l'emporte en Europe, nous retournerons tous en l'an 1495. C'est le prix à payer pour connaître la joie de se dire que, grâce et dans la mondialisation, l'humanité est une : il faut marcher au pas de ses élèves les plus attardés, ou tardifs.


Alain Eytan

Plus l’accélération est grande, plus on est collé au sol, c'est normal ; cela dit, en termes de "mouvement pur", c'est quand même allé très vite, me semble-t-il, jusqu'au vertige, du moins dans nos sociétés, et je n'ai pas l'impression que cela décélérera bientôt (par "mouvement pur", j’entends le mouvement et le changement considérés en soi, si c'est possible, indépendamment de tout point de départ et d'arrivée préétablis les orientant et les évaluant).

Francis Marche
El Mundo y el Picaflor. C'est l'accélération des battements d'ailes de l'oiseau-mouche, immobile sur la fleur-monde.

Rémi Pellet
24 juin 2015, 14:32 Re : El Mundo y el Picaflor

"Si l'islam l'emporte en Europe, nous retournerons tous en l'an 1495."

Pourquoi 1495 spécialement ?

Pour la naissance de Soliman ?

Il s'agit peut-être d'un lapsus et vous vouliez dire 1453, pour la chute de Constantinople ?



Francis Marche
24 juin 2015, 15:21

Cristobal Colon y el tiempo zero :

En su segundo viaje a la isla La Española, observó el eclipse lunar del 14 al 15 de septiembre de 1494 y, comparando sus horas del comienzo y fin con las registradas en las observaciones de Cádiz y Sao Vicente en Portugal, dedujo definitivamente la esfericidad de la Tierra ya descrita por Claudio Ptolomeo.

Solimán el Magnífico:

Solimán nació en Trebisonda, en la actual Turquía, seguramente el 6 de noviembre de 1494.

Voilà pour une conjonction intéressante.

De manière plus générale la période 1495-1815 est retenue par les historiens de l'Occident comme définissant les "Premiers Temps Modernes" soit celle des grandes belligérances entre puissances occidentales de forces équivalentes.

Elle est considérée par les sinologues comme pendant occidental de la période des "Royaumes Combattants" en Chine (656-221 avant notre ère), qui prit fin avec la fondation du premier empire, celui de Qin Shi Huang Di. Voir War and State Formation in Ancient China and Early Modern Europe de Victoria Tin-bor Hu

Cette fondation impériale chinoise de 221 avant notre ère fut probablement la première "fin de l'Histoire", au sens que nous donnons à ce terme aujourd'hui. Elle fut réussie. Quant à la tentative européenne épokhéale de refondation/fin de l'Histoire que nous vivons, sachez-le bien : elle est une illusion, un artifice et déjà un échec.


Pierre Hergat
24 juin 2015, 15:23
"Si l'islam l'emporte en Europe, il nous propulsera tous en l'an 1495."

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Francis Marche
24 juin 2015, 15:50
Evidemment, cher Pierre. Revenir en arrière et être propulsé vers l'avant revient au même, c'est du même sur-place accéléré. Voilà bien ce que nous cachait leur fameuse "accélération de l'histoire" : un va-et-vient électrique à haute tension, rien de plus.

Sur l’importance symbolique de l’année 1495 pour la France (sous le regard d’une sinologue historienne des civilisations):

"The ability of states to form interdependent relations is a function of « interaction capacity », that is, « the amount of transportation, communication, and organizational capability” in a system. Levy suggests that “the French invasion of Italy at the end of 1494 and the Treaty of Venice in March 1495 mark the coalescence of the major European states into a truly independent system of behavior” in Europe. In ancient China, military and diplomatic contacts remained bilateral and regional rather than systemic in scope for a century after 770 BC. Bruce Brooks observes from Lu’s Spring and Autum Annals that it was not until around 659 BC that guo [Etats-nations en chinois] developed sufficient contacts to acquire systemwide mutual awareness. Coincidentally, Chu repeatedly attacked Zheng from 659 to 653 BC and Qi responded by mobilizing a northern alliance, which invaded Chu’s territory in 656 BC. I thus date the onset of the ancient Chinese system in 656 BC. The ancient Chinese system ended at the establishment of a universal empire in 221 BC, whereas the early modern European system ended at the conclusion of the Napoleonic Wars in 1815."
Victoria Tin-bor Hui. op. cit.

En Occident, la philosophie de l’histoire de Hegel (et le projet d’Etat universel/fin de l’Histoire faisant pendant à l’empire universel chinois fondé en 221 BC et devant connaître son apothéose au tournant du millénaire dans et par l’Union européenne comme l'auront voulu les exégètes européens de Hegel au XXe siècle – cf. Kojève, etc.) ne peut commencer à s’élaborer qu’après Waterloo et le traité de Vienne (les premières leçons de Hegel sur la philosophie de l’histoire sont données en 1822). Cette période 1495-1815 se serait donc inaugurée dans une invasion de l’Italie par la France et la prise de possession de Naples par Charles VIII, et se serait close par la première grande défaite militaire de cette nation-phare d’Occident qu'était la France, à Waterloo .

Dans le droit fil du raccourci de Pierre ci-dessus, l'année 1495 de l’Hégire pourrait en effet marquer une entrée de l’islam dans sa période « Printemps et Automnes » –- voir supra le texte de Victoria Tin-bor Hui pour savoir ce qu'il faut entendre par ce terme –- de belligérance ouverte et incessante avec des nations occidentales, pendant que certaines parmi ces nations verseraient dans son camp, période qui pourrait être inaugurée par une bascule de l’islam en tant que force politique et militaire qui prendrait possession de la France. L’islam émietté deviendrait aussi à son tour une force d’émiettement des États-nations d’Occident et bien sûr de rupture et de dissolution de la fausse Union européenne que nous connaissons. Mais pourquoi la France demanderez-vous ? C'est que les balanciers historiaux, et leurs retours, sont beaucoup plus réguliers qu’on ne le croit généralement : non content de se manifester avec des régularités temporelles métronomiques, leur mouvement repasse aussi par les mêmes points géographiques ! la France de l’an 1495 de l’Hégire (2072 de l’ère chrétienne) ouvrirait le bal non par une victoire comme à la bataille de Fornoue en juillet 1495 mais par une défaite et une soumission à l’islam : les balanciers dans leurs retours inversent les configurations précédemment observées comme le fond de l’oeil les images qui y pénètrent.

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Entrée de troupes françaises dans Naples, 1495

Francis Marche
24 juin 2015, 21:16
Pour éclairer le propos de Victoria Tin-bor Hui et le sens qu'elle donne à ce "Traité de Venise" de 1495, traité d'alliance anti-française, qui selon ces historiens serait le premier pacte d'alliance multilatérale en Europe, justifiant de retenir cette date comme inaugurale de la période courant jusqu'au Traité de Vienne de 1815, Victoria TbH y voit une réplique trans-civilisationnelle de ce qu'elle appelle systemwide mutual awareness (prise de conscience mutuelle systémique), qui eut lieu dans le monde chinois en l'an 659 avant notre ère quand les royaumes/Etats du nord firent alliance autour de celui de Qi pour attaquer celui du Chu (dans le centre-sud de la Chine actuelle) et contenir ses ambitions territoriales. (Ce jeu d'alliances et d'agressions multiformes entre ces principautés et royaumes chinois allait durer jusqu'à l'avènement du premier empereur qui devait mettre tout le monde d'accord en 221 BC en écrasant la concurrence) :

1495 LIGUE CONTRE LA FRANCE.

Ludovic, qui avait appelé les Français en deçà des Alpes, se
voyait plus menacé par eux qu'aucun prince italien : il se rap-
procha des puissances qui avaient le même intérêt que lui à em-
pêcher l'assujettissement de l'Italie par Charles VIII. L'Italie,
étourdie, mais non pas domptée, sortit de sa stupeur, mais ce fut
pour appeler l'étranger contre l'étranger, les Espagnols et les
Allemands contre les Français. Le 31 mars, un pacte d'alliance
fut signé à Venise, entre l'empereur Maximilien , les Rois
Catholiques, le pape, la république de Venise et le duc de
Milan.

Le traité de Venise n'était en apparence qu'un pacte de défense
mutuelle, par lequel les contractants s'engageaient seulement à
entretenir pendant vingt-cinq ans à frais communs , une armée
de trente -cinq mille cavaliers et de vingt mille fantassins, « pour
la préservation de leurs états respectifs » ; mais les plénipoten-
tiaires des confédérés étaient secrètement convenus d'aider le
jeune Ferdinand à reconquérir Naples, d'expulser les Français de
toute l'Italie , et de faire des diversions contre le territoire fran-
çais. On vit bientôt les premiers effets de ce traité dans le refus
formel que fit le pape d'accorder à Charles VIII l'investiture défi-
nitive du royaume de Naples , dans le débarquement d'un corps
d'armée espagnol en Sicile, et dans l'apparition d'une flotte véni-
tienne sur les côtes de la Fouille. Charles avait différé jusqu'alors
de faire une entrée solennelle dans la capitale de son nouveau
royaume, comme roi de Sicile (de Naples) et de Jérusalem : il avait
attendu que le saint -père se décidât à le couronner ; il résolut
enfin de se passer de sacre et d'investiture, et l'entrée eut lieu le
12 mai : Charles avait pris l'habit impérial, le manteau écarlate
fourré d'hermine , la couronne fermée au front , le globe d'or
« en la main dextre, et en l'autre le sceptre », manifestant par ces
insignes ses prétentions à l'empire d'Orient. André Paléologue ,
neveu du dernier empereur grec mort sur la brèche à Constanti-
nople, lui avait cédé tous ses droits *.

Extrait de "Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789" de Henri Martin (1858) en ligne ici :https://archive.org/stream/histoiredefranc07martuoft/histoiredefranc07martuoft_djvu.txt
et ici, sur Gallica.fr (édition Furne) :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k308494/f3.image.r=bart.langFR


Donc, pour être clair :

Selon le parallèle structurel (puisqu'il faut bien nommer les choses) de Victoria Tin-bor Hui, nous avons

a) dans le monde chinois antique : une période d'alliances mouvantes et instables et de rivalités inter-principautés marquées par des phases belligérantes alternant sans trêves ni résolution définitive des conflits dans tout l'espace Han, qui dure de 659 à 221 BC, soit 438 années;

b) dans l'espace occidental (Europe puis Europe+Amériques) : une période mêmement caractérisable qui s'étend de 1495 à 1815 de notre ère, soit 320 années.

Le trait remarquable de la période "Royaumes combattants" de l'Occident est que celle-ci est encadrée par deux actions politico-militaires de la France : une victoire ambiguë en 1495 et une défaite non moins ambiguë en 1815, qui toutes deux donnèrent lieu à des traités de paix et d'alliance s'appliquant à des puissances qui contrôlaient une part majoritaire de l'espace européen considéré.

Dès cette date de 1815, la France cessa d'être à l'initiative politico-militaire et les penseurs et acteurs militaires d'une unité politique éventuelle de cet espace se recrutèrent dès lors outre-Rhin.

L'émergence pacifique d'une "union européenne" deux siècles plus tard est le fruit de ce dispositif nouveau, celui de l'échiquier né du Traité de Vienne.

Le parallèle chinois, d'apparence saugrenue, est riche d'enseignements en ceci que l'on peut y lire et y reconnaître une foule de traits historiques et sociologiques qui permettent d'identifier la nature "impériale" de ce que nous vivons aujourd'hui. L'autodafé de la pensée qui nous frappe aujourd'hui en Europe fait écho au premier autodafé de l'histoire de l'humanité qui frappa la Chine du premier empereur, qui fit brûler les écrits et annales, et ce n'est qu'un exemple.

Le démantèlement inéluctable de ce faux empire européen, entièrement illusoire et idéologique, sans puissance militaire ni indépendance économique, ne peut que, tôt ou tard, faire rentrer dans l'Histoire une nouvelle fois l'agent dissolvant qui restaurera une période nouvelle de printemps et automnes.

L'islam est le candidat tout désigné pour être cet agent, ne serait-ce que parce que dans le calendrier universel, il se rapproche de cet âge (son 1495) où reprend le jeu des nations et des causes nationales, et ce d'autant plus que, par essence ("son logiciel" aiment à dire nos technocrates) il oeuvre à la guerre universelle et à l'instillation des déséquilibres. Il est, par essence, l'agent clivant, comme on le disait du diable à l'époque pré-moderne.


Henri Bès
25 juin 2015, 20:44
Citation Francis Marche

Le parallèle chinois, d'apparence saugrenue, est riche d'enseignements en ceci que l'on peut y lire et y reconnaître une foule de traits historiques et sociologiques qui permettent d'identifier la nature "impériale" de ce que nous vivons aujourd'hui. L'autodafé de la pensée qui nous frappe aujourd'hui en Europe fait écho au premier autodafé de l'histoire de l'humanité qui frappa la Chine du premier empereur, qui fit brûler les écrits et annales, et ce n'est qu'un exemple..

Ce n'est peut-être qu'un détail, cher Francis, mais cet épisode de vandalisme révolutionnaire et de "Du passé faisons table rase" décidé par le premier empereur m'intéresse beaucoup : ma lecture d'un gros volume sur l'iconoclasme et la destruction des textes dans le Proche-Orient et l'Egypte antiques a été interrompue mais je compte me pencher à nouveau sur la question. Quel ouvrage conseilleriez-vous sur cet épisode de l'histoire chinoise ?

Francis Marche
25 juin 2015, 21:46

Cher Henri,

C'est le syndrome "fin de l'Histoire", voire "fin de la récréation" – cf. la guerre permanente et universelle prise comme sport, jeu viril comme peut l'être la chasse.

Paradoxalement, celui qui déclare la fin des livres et de la culture le fait dans un souci de mettre du sérieux dans l'existence et la vie politique ("on discute plus, on agit", "quand j'entends prononcer le mot culture, etc".) en jugeant que, désormais, l'humanité n'a plus de temps à gaspiller en lectures inutiles puisque l'issue de l'histoire et de tout débat sur le sens est donnée hic et nunc dans l'étant actuel, vécu comme aboutissement de tous les processus qui engagent le sens et la pensée du sens.

Point d'autodafé dans les civilisations à temps cyclique (où la notion de progrès cumulatif est absente) où les processus historiaux n'ont point vocation à connaître d'aboutissement politique et historial global et englobant en forme de point d'orgue auquel succède aussitôt la refondation millénariste souterrainement escomptée.

En Chine, le dispositif est mixte et travaillé de tensions : le temps politique est cyclique bien sûr, moulé sur la perception du temps naturel, schématisable comme tel, et par conséquent les époques doivent être purgées plus ou moins régulièrement, comme l'est l'an lui-même par le retour du printemps et les cycles saisonniers; mais il y a aussi comme en Occident le fait que l'action humaine est investie de la mission spirituelle d'échapper à l'effacement régulier et automatique de son fruit dans la déchéance, la poussière biblique. La geste impériale est celle-là : l'Empereur purge les cycles certes mais il fait davantage : il instaure ce que l'école métahistorique anglaise appelle avec Toynbee une dispensation nouvelle, soit un nouveau régime de cycles dont il s'autorise de créer et d'organiser la période, voire la périodicité. Son acte démiurgique se moule sur l'exemple céleste et naturel mais il en prend le commandement, il l'ordonne à sa volonté politique, et il fonde, au-delà encore de cette création, une attente future, un fond eschatologique préparatoire à son retour dans l'histoire, lequel n'avait jamais existé en Chine avant lui. C'est ce fond que Mao sut exploiter au siècle dernier dans et par son "culte de la personnalité" par lequel sa cour associa sa personne à celle de ce premier empereur. La geste maoïste héroïque et théologique venait donc en écho à cette création politique absolue, et absolutiste, de l'an 221 avant notre ère, et la Révolution culturelle des années 60-70 du siècle dernier ("du passé faisons table rase", etc.) répétait le feu créateur du premier autodafé.

La pensée unique que nous connaissons en Occident aujourd'hui ressortit à cet ordre théologique fondamental mis en acte par ce premier empereur de "la fin de l'Histoire", dont l'avènement eut lieu en Chine au troisième siècle avant notre ère. Et la "fin de l'Européen ancien" qui court en sous-jacence aux réformes de l'éducation en France est à comprendre – à comprendre et non "à interpréter" – dans ce sens-là.

Lectures à conseiller sur le sujet : le seul conseil que je pourrais me permettre en la matière serait que vous traciez votre cheminement bibliographique sur la question en prenant pour foyer d'origine les deux ouvrages de Marcel Granet: la Pensée chinoise et la Civilisation chinoise. Et bien sûr Le Monde Chinois de Jacques Gernet, récemment réédité en trois volumes dans l'édition de poche Press Pocket que j'ai déjà eu l'occasion de recommander.

Il existe quantité d'ouvrages et monographies sur Qin Shi Huangdi que je ne connais pas car la plupart ne sont guère autre chose que des biographies romancées, et présentent à mes yeux un intérêt tout relatif, même s'il doit exister parmi eux quelques perles que j'ignore.

En espérant que cela vous soit utile.


Francis Marche
25 juin 2015, 22:05

Relisant ma réponse jetée un peu vite je m'aperçois que j'ai omis de préciser l'essentiel concernant cette première "fin de l'histoire" en Chine : si la dispensation est mixte en Chine, c'est bien grâce ou à cause de ce premier empereur. L'ouvrage de Mircea Eliade intitulé en français Le Mythe de l'éternel retour est très éclairant à cet égard : il répartit les sociétés en sociétés traditionnelles à temps cyclique pour une part, et les autres, modernes (et pour certainees, pré-modernes) à temps historique cumulatif (avec notion de "progrès"). Or ce que fit ce premier empereur chinois consista à rompre avec la "pure cyclicité" (moulée sur l'observation des cycles naturels que symbolise l'expression "Printemps et Automnes" du titre des annales de Lu) qui caractérisait le temps dans le monde chinois antique, pour introduire une dispensation hybride : cyclicité toujours certes mais désormais associée à une permanence de l'oeuvre humaine (que symbolise son armée aux soldats de terra cotta) qui entrera en relation dynamique avec la cyclicité naturelle fondamentale en se donnant elle aussi pour néo-cyclique (les grandes dynasties et la chaîne des refondations chinoises).

Ce premier empereur fit donc passer la Chine d'un ordre "traditionnel pur" à un ordre théologico-politique conjugué à ce dernier. Et cet ordre hybride se perpétue encore aujourd'hui et à l'aube de notre troisième millénaire nous le voyons se tramer au nôtre.

Car pour tout dire cet ordre théologico-politique est assez voisin de celui que nous connaissons en Occident; ce qui les distingue est affaire de degré ou de nuance : 60% de cyclicité et 40% de "progrès permanent" en Extrême-Orient; 60% de "progrès" et 40% "d'éternel retour" chez nous. Mais l'entropie trans-civilisationelle devrait bientôt égaliser tout ça en 50-50, et le faire sans doute plus vite qu'on ne croit


Henri Bès
26 juin 2015, 20:35 Révolutions

Merci, mon cher Francis, pour cette riche réponse, qui rend ce monde chinois plus concevable. Dans un monde aussi fragmenté politiquement et historiquement que la Mésopotamie, la destruction de l'écrit et de l'image ne peut revêtir les significations globales que vous dégagez pour la Chine, je crois : ce sont des pratiques magiques ponctuelles, qui ne s'inscrivent pas dans un plan d'ensemble eschatologique. En revanche la tentative amarnienne de révolution culturelle et religieuse pourrait peut-être s'analyser dans ces termes.

Francis Marche
26 juin 2015, 21:20

Pendant la Révolution culturelle des années 66-76 du siècle dernier, Mao avait fait paraître un opuscule intitulé Contre le culte du livre, diffusé sous ce titre en France : dès lors que l'Histoire est accomplie, achevée comme un édifice, il n'y a plus lieu, tout simplement, de s'enquérir de son mystère et du mystère de son sens en se torturant l'esprit dans des lectures qui, entre autres, interrogent le passé (les annales).

C'est cette métaphysique que l'on voit à l'oeuvre aujourd'hui en Europe, singulièrement en France : dans l'Europe de la paix perpétuelle, l'étude de l'histoire par les écoliers ne se justifie plus, est du temps perdu au carré et au cube – perdre son temps à scruter le temps perdu en guerres et en récits portant sur des entités, les nations, appelées à connaître leur négation-fusion dans une entité d'intégration supérieure, l'Europe, voilà qui est quasi-criminel !

Personne en France qui soutient les "réformes de l'éducation" se succédant et accélérant leur rythme depuis près d'un demi-siècle – soit depuis que la dynamique d'union européenne a été engagée, notez-le bien – n'exhorte ni n'ordonne à qui que ce soit de brûler des livres mais "l'Histoire de France de Grand-papa", et cela est présent désormais dans tous les esprits, ne doit plus connaître d'autre destination que celle de la déchetterie. C'est ce que pensent, par exemple une Vallaud-Bel-Kacem ou un Cambadélis, en ne se privant guère de le faire savoir.

L'époque nouvelle ne saurait s'instituer sans autodafé des livres et de la pensée qui l'avaient précédée dans un effort commun d'accompagnement de sa gestation. Pour l'ère qui vient de naître, les livres sont le placenta nourricier de la matrice historique qui conduisit à son avènement, et dès la parturition, deviennent logiquement, à l'instar de ce placenta, détritus.

Entre l'autodafé qui célébra le premier des empires continentaux en Chine il y a 2236 années et un Eric Zemmour aujourd'hui devant les tribunaux pour avoir voulu continuer de penser la France en 2015, est à l'oeuvre la même métaphysique qui veut une fin et une épuration de l'Histoire.

Jean-Luc Mélenchon qui, quoi qu'on pense de son programme ou de ses idées, n'est pas dépourvu d'intuitions politiques fortes et parfois justes, déclarait récemment à propos de la ministre Mme Vallaud-Belkacem en matière d'éducation que le gouvernement, qui faisait acte de penser que, par exemple et bien dans le goût du maoïsme historique, "le piano était un instrument bourgeois, à l'image de la culture qu'il véhicule", bourgeois donc condamnable et bon pour "les poubelles de l'histoire" (expression elle aussi chérie des maoïstes), que le gouvernement, donc, était devenu maoïste. Mélenchon, par intuition, a ainsi mis le doigt sur la source métaphysique unique à laquelle s'abreuvent et se nourrissent la théologie politique Europe Nouvelle et celle de Mao Zedong en Chine (elle-même renouvelant la geste du premier empereur de Chine).

A propos du vandalisme incinérateur de livres en Europe : l'exemple récent le plus spectaculaire est bien entendu fourni par ces Allemands commandés par Goebbels qui, les premiers, et quitte à en faire ricaner certains, j'ajoute que ceci n'est en rien le fruit d'un hasard, accomplirent ce double acte théâtral et inaugural qui fonde tout empire continental: ils brûlèrent les livres en place publique dans des cris de haine et, le fusil à l'épaule, levèrent les barrières douanières en riant (Anschluß).

L'Europe Nouvelle que nous connaissons, que cela plaise ou non, à l'échelle historique est née dans ce moment, et sa naissance fut consacrée dans et par cette double action symbolique. Le même fil d'Ariane court entre l'inculpation d'Eric Zemmour de 2015 et cet autodafé fondateur – celui que tend et file la pensée unifiée devenant pensée unique en régime d'accomplissement et de fin de l'Histoire, aux frais des nations et histoires nationales et par-delà leur mise à terme. L'Europe de Bruxelles agit de manière certes plus douce mais fondamentalement équivalente à celle que représentent les images ci-dessous.
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S'agissant de la troisième image, qui montre le démantèlement d'un poste frontière autrichien au moment de l'Anschluss du 12 March 1938 : le nazisme, comme du reste le nazislamisme que nous subissons, était tout là, tenait tout dans cette image qui signifie et résume une rébellion des frères contre les pères, voire contre l'ordre patriarcal lui-même. Le père d'Adolf Hitler, on l'a un peu oublié, était douanier, il surveillait cette frontière entre l'Autriche et l'Allemagne que l'on voit supprimer dans ce cliché. Le nazisme, c'est la suppression du Père, sa forclusion, l'infinie négation de ses interdits et c'est la libération des frères, aujourd'hui musulmans, qui se dressent et abattent le père/frontière afin de constituer l'humanité en un loft dépourvu de cloisons. L'autodafé des livres des pères, auxquels doit se substituer un livre unique, ici Mein Kampf, là le Petit Livre Rouge, et aujourd'hui partout le Coran, est superposable à cette action que l'on voit ici en photo : les livres sont pluriels, ils ne se fondent point, ils sont cloisonnés et il faut donc les brûler pour abattre les frontières qui les distinguent afin d'instaurer un livre unique, pan-continental. Le livre candidat le mieux placé dans cette course vers l'Un européen en 2015 : le Coran, petit livre rouge de l'Europe Nouvelle ou "en construction" comme on le disait de la Chine de la Révolution culturelle.


Henri Bès
27 juin 2015, 16:34 Re : Le Grand Réenchantement

Votre dernière intervention m'a remis en mémoire ce texte de Philippe Muray consacré aux raisons de l'antisémitisme célinien. Il y exposait en substance que la grande idée des années 30, comme peut-être des nôtres, était la construction d'un homme nouveau dont le préalable était l'éradication du passé : toutes les avant-gardes travaillaient à ce but, celle des artistes comme les autres. Or, écrivait Muray, l'avant-garde, quand elle entreprend la tabula rasa du passé, ne peut que vouloir exterminer d'abord les Juifs, car ils sont, selon le mot augustinien, le témoin d'un passé, de l'existence d'une antériorité au nouvel ordre pseudo-messianique enchanté. Leur Livre n'est pas le livre unique : il est le livre qui produit l'arborescence livresque et orale infinie des Talmuds, on le leur a assez reproché. Il est le Livre premier, certes réécrit, neutralisé, vétéro-testamentisé, coranisé, mais toujours là, obstinément, et toujours vivant dans sa lettre (qui tue, comme on sait). Ils sont là, même dans l'oubli total de leur héritage, pour rappeler par leur présence qu'il existe des frontières, des pères, des avant et des après, et que nombre d'emballements enchantés ont déjà eu lieu, en particulier chez eux. Et quand ils n'y sont plus, cela ne fait rien, on les hait quand même. Les chefs d'état arabo-musulmans l'ont bien compris.

Francis Marche
27 juin 2015, 17:17

J'irais tout à fait dans votre sens cher Henri. La destruction des livres est la tabula rasa indispensable à l'émergence de l'Un politique et du livre unique.

Les islamistes de Boko Haram ont parfaitement intégré ce principe dans leur politique. Le nom de leur secte signifie "les livres sont haram". La horde des frères, communistes en Chine maoïste, hitlériens en Europe au milieu du siècle dernier ou islamistes aujourd'hui n'ont strictement qu'une seule politique : imposer un livre unique au détriment de tous les autres, au détriment de la nuée des livres et des pensées des pères.

L'unité spirituelle et de destin politique du continent sont à ce prix : les pères, les frontières, et la multiplicité des écrits et des pensées doivent s'effacer. Le mouvement "No Border", qu'il demeure en Europe tapi dans la pensée des élites ou qu'il se manifeste bruyamment chez les "alters" qui leur contestent leur pouvoir, s'inscrit dans cette terrible logique de surrection de la horde illettrée, massacreuse, ultramobile, jeune et fondatrice d'un ordre neuf débarrassé des entraves anciennes, tout à fait à l'image de la horde hitlérienne. Pensée unique, peuple unique (obtenu par métissage) et bien sûr livre unique, voilà le programme européen qui se met en place sous nos yeux. Un vaste pan de la jeunesse de France, dans peu de temps, n'aura jamais ouvert d'autre livre que le Coran. Cela advient maintenant. Et ceux qui s'en défendent se défendent d'ouvrir les yeux sur la réalité de ce devenir européen auquel nos élites, nos "décideurs" nous conditionnent au nom des intérêts supérieurs du vivre-ensemble (livre-ensemble) et de la paix perpétuelle dans cet espace européen.

Qu'on se le rappelle : il n'est pas un seul des grands discours du Fuhrer qui ne contienne de pétitions de principe pour la paix.

Un dernier mot concernant le mouvement de "construction européenne" démarré le 12 mars 1938 : si en l'an 3000 de notre ère il existe encore des historiens, voire une humanité, et que ceux-là se voient confier de présenter dans un ouvrage scolaire les cent vingt années qui encadrent l'an 2000, voici ce qu'ils pourront écrire : cette construction politique s'engagea par un acte d'éclat qui fit sauter la frontière entre l'Allemagne et l'Autriche sans coup férir ou presque, le 12 mars 1938, il s'en suivit une période de troubles importants, qui dura une dizaine d'années dont une conflagration parmi les plus violente de l'histoire, qui ne dura cependant que quatre ans, mais très vite, une douzaine d'années après l'Anschluss, les dirigeants européens décidèrent de poursuivre le mouvement qui avait été entamé un peu brusquement en 1938, et procédèrent cette fois par l'instauration d'un marché commun devant s'élargir progressivement à tous les pays d'Europe de l'Ouest; en 1989, la partie orientale de l'Europe, guérie des séquelles de la conflagration initiale commença à se joindre à la partie occidentale et la première Union européenne fut fondée trois ans plus tard, non sans quelques foyers de belligérance dans le quart sud-est de l'Europe dans les années qui suivirent cette jonction (la Guerre en Yougoslavie). Les frontières furent enfin supprimées dans tout l'espace européen et une monnaie commune fut instaurée soixante ans après l'acte fondateur de 1938. Voyez comme les européens, en dépit de certains désordres initiaux, ne perdirent pas de temps ! Les dirigeants s'occupèrent alors d'élargir l'Europe unie vers la Russie, non sans rencontrer quelques résistances, notamment en Ukraine et en décidèrent d'arrêter là définitivement le tracé de la frontière orientale. Vint ensuite la phase qui devait souder définitivement cette Union : après la monnaie unique, il fallait une spiritualité rassembleuse, et le vieux christianisme failli n'attirant plus la jeunesse, l'Europe adopta l'islam, comme en avait rêvé son père fondateur, le grand Adolf Hitler à peine cent vingt ans plus tôt.

Fermez le ban.


Louis Piron
27 juin 2015, 21:57
Il y a quelque chose qui semble clocher, M. Marche, dans votre démonstration. Que reprochez-vous exactement au Premier empereur : L’unification du territoire fut-elle un élément négatif de son règne ? Le retour sur ce territoire unifié à des graphies classiques n’était-il pas le fait d’un souverain conservateur ? L’établissement de procédures judiciaires accordant par exemple au père le droit de vie et de mort sur son fils lorsque ce dernier s’écartait de ses devoirs filiaux était-il un principe isonomique ? Et n’était-ce pas principalement les livres d’histoires officielles qui devaient être brûlés ?


Francis Marche
28 juin 2015, 00:15

Je ne reproche rien à qui que ce fût. Comment reprocher à l’histoire quoi que ce soit ? Le Premier Empereur, qui créa l’empire, traça un cours irréversible en ce sens, que j’ai tenté d’expliciter, que désormais l’histoire en fut fléchée, bien que traversée d’ondes de récurrence, le passé et le futur en furent fléchés dans le sens d’une hominisation du temps. Il fit bien plus que créer le premier empire continental : il fonda la notion même d'empire continental.
Mon seul reproche, si l’on me veut reprochant, s’adresse à ceux qui gardent les yeux fermés sur ce que nous vivons, hic et nunc dans notre « union européenne » : qui en flécha le cours ? où et quand ? et quel est ce cours, quelle en est la cible et quels en seront les instruments spirituels ? Voilà ce qui m’occupe et qui fait le sujet de mes interventions ici, et voilà aussi ce qui justifie que l'on se penche sur la notion historiale d'empire, ses épiphénomènes et le devenir du Livre à son linteau : il faut à tout travail de fondation de cet ordre un livre Un, un un-livre, soit celui-là même qui les mangera tous. Et mes dernières interventions n'étaient autrement motivées que par l'interrogation d'Henri Bès sur ce point précis.

Francis Marche
28 juin 2015, 01:16

Nouvel ordre pseudo-messianique enchanté (H. Bès) : le ministre Michel Sapin aujourd'hui déclare que "le destin de la Grèce est de rester dans la zone euro" : http://www.lefigaro.fr

De quel droit, au nom de quel mandat du ciel, ce gros nounours incompétent nous fait-il assavoir que le destin de la Grèce est de rester dans la zone euro ?

La zone euro est-elle une création divine et Sapin serait-il donc le prophète d'un ordre théologico-politique ?

Le même Sapin nous a gratifiés il y a quelques jours de cette étonnante affirmation – selon les experts démentie par la lettre des Traités européens – selon laquelle l'appartenance à l'UE et à l'euro serait irréversible.

Ouvrez donc enfin les yeux : toute notion d'irresistibilité et d'irréversibilité de destin a toujours, absolument toujours conduit à des catastrophes en Occident. Nos décideurs nous y acheminent lentement mais sûrement, par le licol, de gré ou de force, au gré de mobiles aussi changeants qu'irrationnels (vivre-ensemblisme, paix perpétuelle, etc.), mais dont la focale et les termes demeurent ceux d'un enchantement pseudo-messianique pour reprendre la terminologie d'Henri Bès.


Henri Bès
28 juin 2015, 09:00

Le discours pro-européen adressé aux peuples, depuis plus de vingt ans, adopte les figures de l'irréversible, dans son vocabulaire et ses images. Le non à Maastricht, issu des élections, était un recul (à savoir, un pas en arrière sur une route fléchée et tracée d'avance). On dira qu'il ne s'agit que de propagande, que la forme n'est pas le fond, etc ... Personnellement, je crois que la forme et le style disent tout ce qu'il est nécessaire de savoir du "fond" : j'ai même commencé à lire Renaud Camus, vers 1983, quand j'ai retrouvé dans ses livres cette impression qui restait intuitive et informulée en moi. Aujourd'hui, c'est le langage européen du destin qui fonde ma méfiance envers cette entreprise, cette piste aux étoiles qui tourne en rond.

Rémi Pellet
28 juin 2015, 10:09

je n'ai aucun intérêt particulier pour Michel Sapin mais la citation du Figaro est tronquée :

http://www.rpfrance.eu

"Dernière chose, la Grèce est aujourd’hui membre de la zone euro. La monnaie de la Grèce, c’est l’euro. La Grèce reste dans l’euro. La Grèce, son destin, c’est de rester dans l’euro et aucun pays et surtout pas la France, ne souhaite la sortie de la Grèce de l’euro. Seules des décisions, des votes, des choix sont toujours possibles démocratiquement de la part de la Grèce, pourraient faire qu’il en soit autrement. Mais il est dans l’esprit d’aucun d’entre nous, et surtout pas de la France, de voir sortir la Grèce de la zone euro."

Autrement dit, pour les autres Etats de la zone euro et spécialement la France, la Grèce n'a pas pour destin de la quitter mais les Grecs peuvent décider démocratiquement de le faire, de choisir un autre destin. C'est lourd, mal tourné mais moins délirant que ce que l'on peut lire ici ou là.

Qu'une personne férue d'histoire comme vous puisse commenter sérieusement cette phrase-là...

Les nazis : " Ils brûlèrent les livres en place publique dans des cris de haine et, le fusil à l'épaule, levèrent les barrières douanières en riant (Anschluß).
L'Europe Nouvelle que nous connaissons, que cela plaise ou non, à l'échelle historique est née dans ce moment, et sa naissance fut consacrée dans et par cette double action symbolique."


Francis Marche
28 juin 2015, 10:31

"La Grèce, son destin, c’est de rester dans l’euro". Enfin il l'a dit ou il ne l'a pas dit ?

Qui est cet homme, Michel Sapin, qui se fait fort de dire le destin d'une nation qui n'est pas même la sienne ?

L'introduction du destin, dans cette affaire qui ne devrait concerner que les comptables et les financiers révèle que l'irrationalité est aux commandes dans l'ontologie de ce machin, l'Union européenne et sa monnaie unique.

Ces gens qui ne peuvent aligner trois phrases dans leurs discours sans évoquer les Lumières, carburent à l'irrationnel, à l'enchantement et à l'échauffement millénariste ou messianique loin au-dessus de la tête des peuples, s'agissant des motivations profondes de leurs manoeuvres sous la surface politique des choses.

M. Pellet, je n'ai pas la prétention de répondre à la place de M. Bès mais je vous prie de ne pas vous livrer à ce que vous reprochez à d'autres de faire s'agissant de Sapin: tronquer les textes. Je sais par expérience que vous détestez que l'on cite vos propos sur ce forum, aussi lorsque vous citez les miens, veuillez ne point picorer des phrases isolément avec cet air narquois de vouloir les offrir en pâture à la galerie. C'est déplaisant et ça pourrit les débats. Merci.


Pierre Hergat
28 juin 2015, 11:24

L'ancienne Europe n'est plus. La nouvelle Europe n'est pas advenue.
Voilà le secret de nos maux.

Alfred de Musset

(définition euro-mantique)

Rémi Pellet
28 juin 2015, 13:21
Texte complet, cité sans coupure ni rature, avec seulement ajout de gras et d'un soulignement, qui permet de constater que les autodafés nazis de 1933 et l'Anschluß sont présentés comme le "double acte théâtral et inaugural", l'acte de naissance (elle est "née dans ce moment") de "L'Europe Nouvelle que nous connaissons", de "l'Europe de Bruxelles qui agit de manière certes plus douce mais fondamentalement équivalente".

"Jean-Luc Mélenchon qui, quoi qu'on pense de son programme ou de ses idées, n'est pas dépourvu d'intuitions politiques fortes et parfois justes, déclarait récemment à propos de la pensée-Vallaud-Belkacem en matière d'éducation que le gouvernement, qui faisait acte de penser que, par exemple et bien dans le goût du maoïsme historique, "le piano était un instrument bourgeois, à l'image de la culture qu'il véhicule", bourgeois donc condamnable et bon pour "les poubelles de l'histoire" (expression elle aussi chérie des maoïstes), que le gouvernement, donc était devenu maoïste. Mélenchon, par intuition, a ainsi mis le doigt sur la source métaphysique unique à laquelle s'abreuvent et se nourrissent la théologie politique Europe Nouvelle et celle de Mao Zedong en Chine (elle-même renouvelant la geste du premier empereur de Chine).

A propos du vandalisme incinérateur de livres en Europe : l'exemple récent le plus spectaculaire est bien entendu fourni par ces Allemands commandés par Goebbels qui, les premiers, et quitte à en faire ricaner et hurler certains ici, j'ajoute que ceci n'est en rien le fruit d'un hasard, accomplirent ce double acte théâtral et inaugural qui fonde tout empire continental : ils brûlèrent les livres en place publique dans des cris de haine et, le fusil à l'épaule, levèrent les barrières douanières en riant (Anschluß).

L'Europe Nouvelle que nous connaissons, que cela plaise ou non, à l'échelle historique est née dans ce moment, et sa naissance fut consacrée dans et par cette double action symbolique. Le même fil d'Ariane court entre l'inculpation d'Eric Zemmour de 2015 et cet autodafé fondateur – celui que tend et file la pensée unifiée devenant pensée unique en régime d'accomplissement et de fin de l'Histoire, aux frais des nations et histoires nationales et par-delà leur mise à terme. L'Europe de Bruxelles agit de manière certes plus douce mais fondamentalement équivalente à celle que représentent les images ci-dessous. "


Louis Piron
28 juin 2015, 21:18
" Mon seul reproche, si l’on me veut reprochant, s’adresse à ceux qui gardent les yeux fermés sur ce que nous vivons, hic et nunc dans notre « union européenne » : qui en flécha le cours ? où et quand ? et quel est ce cours, quelle en est la cible et quels en seront les instruments spirituels ? " (M. Marche)

Ce reproche est justifié, la civilisation européenne déclinant depuis un siècle. Mais la cause essentielle d’un déclin est à rechercher dans celle présidant à l’apogée, seul l’esprit des simples s’arrête aux extrémités. Ainsi le déclin de la Chine qui commença au seizième siècle, dans les dernières décennies de la dynastie Ming dont les débuts avaient pourtant été très prometteurs, est la conséquence de son refus de devenir une puissance maritime un siècle plus tôt, décision prise de peu contre l’avis des lettrés. De même, c’est donc probablement au cours du dix-neuvième siècle qu’il faudrait rechercher la cause du déclin de l’Europe. Nous y découvrirons peut-être que là encore les lettrés ne furent pas écoutés par les élites ?

Rémi Pellet
28 juin 2015, 23:03
La construction de l'Union européenne fut progressive et toutes les étapes donnèrent lieu à d'intenses débats. Qu'y pouvons-nous si vous étiez sur la planète Mars ou à militer aux jeunesses maoïstes, au CERES, au FHAR ou à la LCR, quand il fallait s'intéresser à la chose ? Si vous n'y comprenez rien aujourd'hui, donnez-vous la peine de lire un peu au lieu de demander un Père qui vous guidera ou de procéder à des comparaisons qui en apprennent plus sur vous que sur l'Europe.

Il en est de même de l'immigration : la chose s'est jouée d'abord quand Giscard a dû concéder le regroupement familial à la gauche et aux églises qui courraient derrière les mao-spontex et les trotskistes et ensuite quand Mitterrand, pour lequel tout le monde a voté ici ou presque, a régularisé à grandes brassées les "sans-papiers". Alors les leçons de lucidité rétrospective...

Ah oui, sinon il y avait le PCF qui aimait bien les promenades des chars russes en Europe et les goulags "globalement positifs" ou le FN, ses nervis, son point de détail, Durafour-crématoire et les sidatorium. Puis il y eut le beau Fabrice Robert qui distribuait des tracts négationnistes. Nostalgie quand tu nous tiens...


Francis Marche
29 juin 2015, 00:09

L'amiral Cheng Ho (Zheng He, 1371–1433 ou 1435), qui le premier conduisit une expédition maritime vers les côtes africaines de Monbassa, qu'il atteint une première fois en 1405 (18 ans avant les voyages de découvertes du Portugais Henri le Navigateur) est ce navigateur Ming à qui vous faites sans doute allusion ici. Cheng Ho était un Hui (回族) du Yunnan, soit un chinois Han islamisé originaire de cette région de l'Empire qui était un carrefour entre l'Asie centrale et l'Asie Orientale.

Ces expéditions maritimes furent sans grand lendemain en effet car à la différence de notre Cristobal Colon, l'homme perdit la faveur, non point des lettrés mais de son protecteur l'empereur Yongle lui-même lorsque celui-ci perdit la vie. Si bien que s'il fut jamais un rêve de thalassocratie qui eût avorté à ce moment en Chine, ce n'est point par la faute d'un défaut systémique de cette civilisation qui n'eût point voulu en entendre parler mais par la mort prématurée et subite de l'empereur guerroyant contre les Mongols, mort qui devait permettre à l'Espagne et au Portugal près d'un siècle plus tard puis à l'Angleterre de s'engager sur cette voie sans y rencontrer de concurrence extra-européenne.

L'empire est lourd et lent parce qu'il est gros et qu'il est de l'Un, et s'il manque d'audace et de suite dans les idées qui portent à sortir de soi, comme Cheng Ho eût pu l'y aider à cette époque, ce n'est nullement par le poids des lettres ou l'esprit conservateur, timoré et manoeuvrier des lettrés: sa vision statique d'une histoire aboutie à lui-même en faisait un handicapé moteur face aux puissances qui ne s'étaient point encore constituées à son échelle, telles les puissances européennes capables à cette époque de navigation trans-océanique et bientôt de circumnavigation.

L'empereur Yongle, de son vrai nom Zhu Di (朱棣, 2 Mai 1360 – 12 août 1424), ne fut jamais tendre avec les lettrés confucéens, qu'il persécuta dans sa capitale de Nankin. Cet empereur était assez atypique qui faisait davantage confiance à ses eunuques et qui montra des velléités d'une révolution des savoirs (cf. la Grande encyclopédie Yongle).

Bref je ne vais pas vous réciter Wikipédia. Retenez quand même que si Yongle favorisa ce chinois islamisé (Yongle fit aussi construire des mosquées) c'était dans le cadre d'alliances stratégiques avec ces peuples des marches de l'Empire dans les guerres que celui-ci devait encore mener contre les Mongols (qui avaient régné sur la Chine pendant les deux siècles de la dynastie Yuan que les Ming avaient renversée) dans cette première époque Ming.

L'Empire a tant à faire, M. Piron. Vous n'imaginez pas.


Francis Marche
29 juin 2015, 00:40

Je ne comprends pas pourquoi ni comment M. Pellet, quand il s'agit de l'Europe, réagit à toute critique qui vise cette entreprise par des piques personnelles, venimeuses, hors-sujet et passablement violentes contre ses interlocuteurs. Si quelqu'un a ici une explication, psychanalytique, politique, bassement psychologisante ou d'un autre ordre, je suis preneur.

Pellet vos charges ad hominen outre qu'elles sont de plus en plus divertissantes, se révèlent éclairantes. Elles reprennent à la lettre le délire accusatoire des staliniens qui, à court d'arguments traitaient de trotskystes, vipères lubriques ou de malades mentaux leurs opposants politiques. C'est ce que vous faites dans votre dernière livraison ("militant à la LCR, au FAHR, etc.") qui s'ajoute au qualificatif de "déséquilibré" visant ma personne il y a un mois dans ces colonnes.

C'est fascinant, car je n'avais jamais escompté que cela prendrait un tour aussi éloquent : vous êtes un stalinien européiste, jusque dans le vocabulaire dont vous usez dans vos embardées visant à discréditer les personnes qui critiquent la chose dont vous vous tenez vous-même, à l'évidence, pour un pilier. De plus vous confondez tout à dessein et vous vous comportez ainsi comme un trublion, ou à tout le moins comme un critique qui manquerait singulièrement de sérieux : il y eut la construction de ce qui se faisait appeler "Communauté économique européenne" qui commença dans le début des années 50 du siècle dernier, et dont, comme vous le rappelez, "toutes les étapes donnèrent lieu à d'intenses débats" puis il y eut, sans transition, ni grand débat public, l'instauration en 1992, d'une union politique rassemblant plusieurs puissances du continent. C'est ce moment historique qui fut déterminant -- une fondation dont nous questionnons le sens. Quant aux "intenses débats" auxquels donna lieu l'organisation d'un référendum sur la constitution d'icelle en 2005, nous savons trop bien comment l'oligarchie européiste en piétina le fruit...


Rémi Pellet
29 juin 2015, 13:24
Il est temps en effet que je fasse amende honorable. Je présente donc mes excuses les plus sincères à la planète Mars, au CERES, au FHAR, à la LCR, à Jean-Marie Le Pen, aux Mao-spontex, au PCF, au jeune Fabrice Robert et au père de Hitler.

Et je recommande hautement l'ouvrage de Jean-Claude Milner, autre ex-mao converti dans la psychanalyse lacano-historico-mao-prolétarienne, sur Les Penchants criminels de l'Europe démocratique : editions-verdier.fr , comme version savante d'Ad Hominem.


Henri Bès
29 juin 2015, 21:15
Citation de Rémi Pellet
Les nazis : " Ils brûlèrent les livres en place publique dans des cris de haine et, le fusil à l'épaule, levèrent les barrières douanières en riant (Anschluß).
L'Europe Nouvelle que nous connaissons, que cela plaise ou non, à l'échelle historique est née dans ce moment, et sa naissance fut consacrée dans et par cette double action symbolique."

Les deux événements sont distincts au plan de la micro-histoire, je suppose, mais Francis Marche, en les rapprochant, cherche à produire un effet de sens non moins frappant qu'une métaphore éclairante. Il se trouve que les deux choses, le brûlement des livres et la suppression de la frontière entre Germains, font écho aux observations de François Furet dans Le passé d'une illusion : les idéologies de ce temps-là faisaient la guerre à l'homme bourgeois et à ses institutions, à savoir l'intellectualité, l'Etat-nation et autres cibles qui furent réellement visées et presque détruites. Ce qui n'était pas encore advenu dans toute l'Europe par la violence des guerres me semble faire retour aujourd'hui avec une douceur relative : ensauvagement, ré-enchantement des esprits, retour de la race, destruction de la culture, changée en patrimoine mort ou remplacée par sa caricature petite-bourgeoise, etc ... C'est, pour reprendre autrement le mot de Renaud Camus, "la seconde carrière d'Adolf Hitler".

Rémi Pellet
29 juin 2015, 21:51

"La Deuxième carrière d'Adolf Hitler", http://www.editions-xenia.com c'est l'usage abusif de l'anti-racisme par la négation des différences culturelles, ethniques, etc. et la criminalisation de leur affirmation publique.

Procède du même mouvement aberrant l'usage abusif de l'histoire et de la métaphore, par la négation des différences des faits, des moments historiques.

Tenir l'Anschluß et les autodafés nazis de 1933 pour le double acte de naissance de l'UE, c'est criminaliser la démocratie européenne, c'est nier la nature du nazisme et de ses crimes, c'est faire des centres de rétention des étrangers en Europe une version "plus douce mais fondamentalement équivalente" d'Auschwitz.


Francis Marche
08 juillet 2015, 18:21

"La Deuxième carrière d'Adolf Hitler", http://www.editions-xenia.com c'est l'usage abusif de l'anti-racisme par la négation des différences culturelles, ethniques, etc. et la criminalisation de leur affirmation publique.

Procède du même mouvement aberrant l'usage abusif de l'histoire et de la métaphore, par la négation des différences des faits, des moments historiques.

Tenir l'Anschluß et les autodafés nazis de 1933 pour le double acte de naissance de l'UE, c'est criminaliser la démocratie européenne, c'est nier la nature du nazisme et de ses crimes, c'est faire des centres de rétention des étrangers en Europe une version "plus douce mais fondamentalement équivalente" d'Auschwitz.


Je revendique un droit de réponse à cela. Je reproduis ci-dessous un commentaire que j'ai fait du papier de Renaud Camus paru dans Boulevard Voltaire aujourd'hui, intitulé Franxit. Si j'en trouverai le temps j'ajouterai en référence un texte très intéressant d'Arnold Toynbee paru en 1952 dans son oeuvre monumentale A Study of History, auquel j'ajouterai une traduction en français (à ma connaissance ce segment de l'oeuvre n'ayant jamais paru en librairie française) :

M. Camus, il est temps que vous vous interrogiez sur la vraie nature et les fondements historiques de l'Europe que vous entendez défendre.

Après Waterloo c'est l'Allemagne et la Prusse qui reprirent l'ambition de réaliser une unité impériale de l'Europe. Dans les années 30 du XXe siècle, le Troisième Reich réalisa cette ambition mais en 1945 malheureusement pour lui et heureusement pour les peuples européens, l'entreprise échoua pour la dernière fois. Ce fut la Russie soviétique qui prit le relais de la domination sur l'Europe, sans pouvoir l'étendre jusqu'à l'Atlantique cependant. Toutes les doctrines soviétiques, et une bonne part des méthodes militaires et politiques de l'Urss, antisémitisme compris, sont celles du 3ème Reich. C'est la continuité d'une certaine "pensée continentale", en logique de bloc qui embroche et soumet les nations, qui est passée de la Prusse à la Russie en 1945. Puis en 1989, tout bascule, la guerre froide se termine, le Mur de Berlin et le Rideau de fer tombent, l'Urss est dissoute en 1991 et le Bâton Impérial européen retourne là il avait été ravi des mains du Reich: Berlin réunifié. Depuis lors, le vieux projet échoué en 1945 est remis sur pied, lentement mais sûrement : on a limé les ongles des serres du monstre mais il continue dans ses voies, ses visées et son "logiciel" de domination et de dissolution des nations et des peuples de l'espace européen par-delà les nations : reste inchangé. Et tout le discours d'intégration que tient cette Eurogermanie nouvelle sur les peuples et les nations d'Europe et le regard suprémaciste, sans-frontiériste et méprisant qu'elle pose sur les peuples du continent (singulièrement le peuple grec aujourd'hui) sont les mêmes que ceux de l'Aigle du Reich "qui devait durer mille ans". L'Eurogermanie de 2015 qui se fait appeler "Union européenne" c'est le Reich de Goebbels moins les Panzers de Guderian; et Schengen, c'est l'Anschluss moins les vociférations menaçantes du petit Autrichien à moustache devenu Allemand. Et l'idéologie bruxelloise de dissolution et de suppression des races (le mot est officiellement banni du langage) de cet espace c'est l'idéologie racialiste de Hitler qui voulait une race (aryenne) unique et exclusive en Europe quand l'Eurogermanie veut obtenir ce résultat (l'installation d'une non-race unique) par métissage systématique de toutes les races du monde. L'outil racialiste s'est réorienté, le manche et la cognée en ont été intervertis (Hitler voulait obtenir une race européenne unique par soustraction génocidaire; l'Eurogermanie qui commande à Bruxelles veut la même chose par addition et dissolution entropique) mais l'objectif de faire de l'Europe la CHOSE d'un pouvoir central persiste aussi pur qu'en 1933. Encore une fois, l'origine de cette folie est à en chercher dans les lendemains de Waterloo, quand Hegel commença à enseigner sa "philosophie de l'histoire" en 1822. Son enseignement fut repris et réinterprété dans les années trente du 20ème siècle et diffusé en Sorbonne par Alexandre Kojève pour concevoir l'Union européenne telle que nous la connaissons. Cet homme, Kojève, qui fut l'artisan idéologique de l'Eurogermanie unifiée qui s'est imposée en Europe aujourd'hui, et qui fut un des premiers penseurs et acteurs de ses institutions, puisa dans Hegel la pensée qui avait été à la source de l'oeuvre philosophique et politique de Marx, mais aussi qui avait nourri l'action du 3ème Reich mais encore aussi et indirectement celle de l'Union soviétique puisque cette dernière se revendiquait de la pensée de Marx. Cette continuité : Reich-Urss-Eurogermanie n'est pas imaginaire, elle n'est pas une vue de l'esprit et elle n'est pas davantage une "métaphore" ou si elle l'est, c'est une métaphore en acte, filée dans la matière de la pensée de Hegel et dans l'usage qui en a été fait par les fondateurs et artisans de ces trois unités politiques successives qui ont pris le continent dans leurs griffes.

Voilà où nous en sommes en Europe depuis Waterloo : deux ans cents de piétinement industriel (l'Allemagne de 2015 utilise encore le charbon comme source d'énergie pour sa machine industrielle !), de cavalcades militaires absurdes et incessantes consistant à accompagner la Germanie – à l'accompagner dans son camp ou en lutte contre elle – dans sa recherche d'un destin européen continental et impérial, cavalcades auxquelles se sont substituées aujourd'hui des "cures d'austérité" pour les pays victimes d'une monnaie européenne unique calquée sur le mark allemand. Même sans empereur, la Germanie n'en démord pas : il lui faut son espace de domination, de soumission et de dissolution des nations et des peuples.

Est-ce qu'il n'est pas temps de renverser la table ?


Francis Marche
21 juillet 2015, 02:36

Les thèses de Toynbee sur l'histoire de l'Europe depuis 1495 sont assez élaborées (en anglais, on dit involved, soit tout à la fois complexes et élaborées). Avant de citer le passage sur lequel je m'appuie supra pour dresser le tryptique ontologique 3ème Reich – URSS – Eurogermanie, il est indispensable de revenir au point où était arrivé ce penseur britannique de l'histoire en 1952. Très grossièrement résumée, cette pensée est celle des vortex géopolitiques (qu'il faudrait désigner comme tourbillons géostratégiques en français) qui voient depuis l'époque de Charles VIII où la France, en réunissant contre elle la première des coalitions de ce que Toynbee appelle des "Etats-paroisses" (Parochial States) lors du Traité de Venise de 1495, s'installa de fait comme puissance continentale centrale (n'en déplaise à notre Jacques Attali national qui devant les caméras de TV affirmait récemment que la France ne fut jamais une grande puissance).

Selon Toynbee, la France occupa cette position, qu'elle dut partager avec d'autres dans différents moments de l'histoire, jusqu'à Waterloo, à l'exception de la période que nous appelons en France Guerre des religions mais que le Britannique désigne comme Guerre civile au XVIe siècle. L'ambition française, et sa puissance militaire culminant au siècle de Louis XIV, attribuaient à cette nation une vocation de domination et un rôle clé de voûte dans l'équilibre continental – évidemment très contesté par les puissances rivales –, rôle qu'elle conserva peu ou prou pendant 320 ans. Les conflits militaires et les actes de belligérance d'ampleurs diverses montrent une cyclicité incontestable dans cette durée et Toynbee consacre à l'étude empirique de cette cyclicité de nombreuses pages fascinantes (que l'on trouve dans le volume IX de son Study of History au chapitre intitulé Law and Freedom in History - Law of Nature in Economic Affairs, pp. 221-232 de l'édition complète de l'ouvrage par le Royal Institute of International Affairs, Oxford, 1954). C'est donc au fil de ces cycles successifs que l'on voit le nombre des puissances monarchiques rivales de la France augmenter durant la période 1494-1559 (in which the original constellation of Modern Western Great powers had crystallized out of a Late Medieval nebula surrounding the city-state cosmos in Northern Italy, Southern and Western Germany, and the Netherlands) laquelle prit fin par un moment de densification/décantation des forces, de réduction du nombre des acteurs et d'une augmentation des tensions et des risques : période 1519-56. Ces trente-sept années de transition constituent une phase décisive durant laquelle seules deux puissances du plus haut calibre entrèrent en confrontation; et ce premier duel entre les Valois et les Habsbourg inaugura l'enchaînement de fluctuations rythmiques dans l'équilibre des forces pour la suite de l'histoire politique du monde occidental. L'abdication de Charles Quint en 1556 marque le départ d'une nouvelle période de trois siècles et demi au terme de laquelle le nombre des grandes puissances européennes ne fit que croître jusqu'à être de huit en 1914 – il est passé de deux à trois avec la scission de la puissance des Habsbourg-Bourguignon-Valois donnant naissance à la monarchie Habsbourg d'Espagne et à celle des Habsbourg du Danube en 1556, puis, avec le premier des cycles réguliers guerre-et-paix de cette série (1568-1672), il est passé à cinq par la constitution des Provinces Unies des Pays-Bas du nord qui s'étaient détachées de la monarchie espagnole et l'adjonction de la Suède détachée de la monarchie danoise. Lors du deuxième de ces cycles guerre-et-paix (1672-1792), ce nombre faillit chuter aussi fortement qu'il avait augmenté durant le cycle précédent principalement sous l'effet de la puissance des Bourbon unissant l'Espagne et la France sous Louis XIV. Si ce risque de concentration et de déséquilibre des forces ne déboucha pas sur une conflagration on le doit à l'émergence à ce moment de puissances jusque là secondaires sur le Continent : Le Royaume-Uni d'Angleterre et d'Ecosse prit la place de puissances continentales "secondaires" qui avait lâché prise ou s'était épuisées (tels les Pays-Bas unis épuisés par la guerre générale de 1672-1713 où ce pays avait été un protagoniste de l'alliance anti-française); la Prusse prit le relais de la Suède épuisée par la guerre du Nord de 1700-1721; quant à l'Espagne qui parvint à conserver son indépendance sans pouvoir redevenir une grande puissance continentale, elle fut remplacée sur l'échiquier européen par la Russie chrétienne orthodoxe qui en vainquant la Suède apporta la preuve de son intégration dans la civilisation occidentale au moins au plan militaire.

Troisième cycle : 1792-1914. Le nombre des puissances continentales – à savoir cinq – qui avait été constant au cours du dix-septième et du dix-huitième siècle crût de nouveau, par l'addition de l'Italie unifiée, des Etats-Unis d'Amérique du Nord [*], et d'un Japon en phase d'occidentalisation forcenée (et non "forcée"). Toynbee fait observer à ce point de son exposé que l'Italie du 19e siècle atteignit la stature d'une puissance "moyenne" ("just-great") qui avait été celle de la Hollande et de la Suède. Quant au Japon, il avait obtenu ses galons en s'imposant militairement sur la Russie au début du XXe siècle, tout comme la Russie avait gagné les siens en vainquant la Suède. Les Etats-Unis d'Amérique avaient émergé en se détachant (Toynbee emploie le terme de fission) de l'Empire britannique du XVIIIe siècle ce qui devait avoir l'effet de créer deux grandes puissances à partir d'une matrice monarchique unique, tout à fait comme la scission des Habsbourg après l'abdication de Charles Quint.

C'est ainsi qu'à la veille de la Guerre générale (1914-18), -– la terminologie de Toynbee, qui évite l'emploi de "guerre mondiale" pour désigner cette guerre, répond à un esprit de système : il range cette guerre sur un même plan, dans la même rangée de son tableau des cycles historiques européens, que les autres "guerres générales" qui ont déchiré l'Europe : 1494-1525; 1568-1609; 1672-1713; 1792-1815 –, qui devait inaugurer le quatrième cycle de cette série, il apparaît, à la lumière de l'expérience des 350 années écoulées depuis la naissance des temps modernes, que l'équilibre des forces dans le monde occidental avait assuré sa propre perpétuation pour des temps futurs indéfinis, et que le dernier siècle du millénaire pouvait se couler dans une "fin de l'histoire" où la paix serait garantie par une multiplicité d'acteurs-puissances dont le nombre et l'équilibre les forces, -– Toynbee emploie de manière récurrente une image parlante à cet égard, qui est celle d'un meuble simple, comme un tabouret, dont l'assise et la stabilité sont d'autant plus sûres qu'il compte un plus grand nombre de pieds, un tabouret à huit pieds est plus stable que celui qui n'en compterait que deux –-, devait neutraliser les éventuelles ambitions aventureuses de chacun.

Quelles formes et quelles dynamiques ces vortex revêtent-ils et leur cyclicité chronologique ne s'accompagne-t-elle pas, comme on devrait logiquement l'escompter, d'une cyclicité spatiale qui ferait dans l'espace européen des figures géographiques structurées et dont le cours et les lieux d'occurrence et de cristallisation seraient par conséquent anticipables ? Quelles entités nationales, monarchiques ou impériales se passent le relais de la domination et dans quelle mesure –- question d'ontologie que l'on retrouve en science physique contemporaine (comme nous le verrons bientôt) –- deux entités qui se relaient dans une même fonction relationnelle peuvent être considérées comme un entité unique plutôt que des objets cousins et distincts. Question légitime compte tenu de ce que l'on sait aujourd'hui grâce à la recherche en physique théorique, à savoir que le monde physique se compose non point d'objets mais de relations/fonctions comme pouvait le laisser pressentir la phénoménologie husserlienne.

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[*] Toynbee dresse un parallèle que d'aucuns ne manqueront pas juger ébouriffant, mais qui n'en est pas moins très pertinent, entre le cours historique et le développement des Etats-Unis d'Amérique en tant que nation et ceux de la monarchie des Habsbourg : 1. la naissance des E.-U. par scission de l'Empire britannique est semblable celle des Habsbourg après l'abdication de Charles Quint (séparation entre Habsbourg danubiens et Habsbourg espagnols); 2. les E.U ont réalisé leur potentiel par l'acquisition politique et l'exploitation économique d'un territoire transcontinental et ce stade correspond chez les Habsbourg à l'expansion territoriale des Habsbourg danubiens à partir de 1526; 3. le maintien de l'Union par la voie des armes lors de la Guerre civile ("Guerre de Secession" pour l'historiographie française) de 1861-5 correspond à la Guerre de Trente Ans (1618-48) des Habsbourg; 4. la victoire des Etats-Unis dans leur guerre avec l'Espagne en 1898 tira définitivement ce pays de son isolationnisme politique où il s'était maintenu depuis 1793 et l'installa sur la scène internationale.
Dernière édition par Francis Marche le Mar 18 Juil 2017 15:33, édité 2 fois.
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Francis Marche
 
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Continuité ontologique des empires continentaux en Europe

Messagepar Francis Marche » Lun 17 Juil 2017 23:38

Suite du Banquet de l'été 2015 (Vortex géostratégiques, Empire, Europe, illusoire fin de l'histoire) :



Francis Marche
23 juillet 2015, 18:28

Une remarque en passant avant de poursuivre l'exposé de la thèse de Toynbee qui doit déboucher sur l'explication de ses vortex géostratégiques et permettre d'établir la continuité ontologique (3ème Reich-URSS-Eurogermanie) : la seule période de confrontation bi-polaire (à savoir deux puissances seulement) en Europe pendant ces 350 ans avait été celle ayant opposé les Valois et les Habsbourg pendant la période 1519-56 ; or ce fut à ce moment que l'islam et les mahométans furent invités (par François 1er) à entrer dans l'arène des rivalités stratégiques européennes, cependant que Charles Quint cherchait à prendre les mahométans à revers en s'alliant à la Perse, soit un peu comme si, dans une recherche désespérée de "donner un plus grand nombre de pieds au tabouret européen" et d'éviter l'engloutissement de la civilisation occidentale dans un conflit fratricide qui l'aurait définitivement épuisée dès cette époque, ces puissances européennes s'étaient alliées spontanément à des puissances extraeuropéennes "à disposition" ou "à portée de main" (et de diplomatie) alors représentées par l'islam pour les entraîner dans cette arène, ou plus exactement pour élargir l'arène européenne à tout l'espace où pouvait s'exercer la diplomatie de ces deux puissances rivales en Europe. On verra du reste en conclusion au présent billet que le souci de préserver l'Europe donna lieu plus tard à des choix inverses à celui-là, notamment de la part de Louis XIV dans une phase non plus duelle mais "multipolaire" des relations internationales au sein de l'Occident.

On remarque aussi à ce propos que la seconde grande entrée de l'islam dans l'histoire d'Occident s'est produite elle aussi dans un monde occidental très fortement et très dangereusement bipolarisé, soit celui de la Guerre Froide dans les années 1980 lorsque les Etats-Unis d'Amérique passèrent alliance avec les moudjahidines afghans en guerre contre l'URSS. Donc voici que l'islam, plus qu'il ne s'invite, est invité dans l'arène occidentale ou plus exactement que cette arène occidentale s'élargit pour l'englober lorsqu'elle se trouve déchirée en deux camps antagoniques (Valois et Habsbourg au XVIe siècle ; E-U et URSS à partir de la dernière décennie de la guerre froide, soit au moment de tension la plus vive entre ce que l'on appelait alors "les deux grands"). Il faut relier cette deuxième remarque aux similitudes que relevait Toynbee en 1952 (voir la note supra) entre l'évolution des E-U et celle des Habsbourg, qui, dès lors que ces similitudes persistent dans les années 1980, fait dans ce schème se superposer la France des Valois à la Russie soviétique, et en effet, nous verrons que la Russie soviétique, pendant les quatre décennies qui séparent l'effondrement du 3ème Reich en 1945 et la dissolution de l'URSS en 1993, occupa une fonction de verrou ou clé de voûte dans le dispositif d'équilibre des forces en Europe qui est tout à fait comparable à celle qu'avait occupée le Royaume de France sous les Valois et plus tard sous Louis XIV.

Refermons ici la parenthèse et revenons au développement de la thèse de Toynbee :

Alors que l'équilibre des forces en Occident avait été "une affaire qui tourne rond" et dont on pouvait penser qu'elle avait fait ses preuves pendant quelque quatre cents ans, la conjoncture revêtait des apparences trompeuses dans les années qui précédaient la guerre de 14-18. Même si, comme cela avait été annoncé par certains, davantage publicistes à la recherche de sensationnel qu'analystes véritables à la charnière des XIXe et XXe siècles, la monarchie danubienne des Habsbourg qui paraissait s'être trouvé un second souffle en s'accommodant du nationalisme magyar et en le neutralisant dans l'Ausgleich de 1867 pour créer l'Autriche-Hongrie, ce territoire était trop miné par les disparités et rivalités pour qu'après la mort du monarque empereur François-Joseph il supportât longtemps la pression des mouvements nationalistes slaves que le règlement partiel de 1867 avait laissés insatisfaits, personne n'avait pour autant anticipé qu'une débâcle locale de l'ensemble danubien produirait bien davantage qu'une diminution du nombre des puissances européennes qui pouvait risquer de passer, tout au plus, de huit à sept. Et Toynbee d'ajouter la mise en perspective suivante : en 1912, les plus audacieux de ces prophètes étaient loin d'avoir imaginé qu'en 1952 ce nombre serait ramené de huit, tel qu'il était au tournant du siècle, à seulement deux, à savoir un dispositif duel tel que l'avait connu l'Europe dans la fameuse période 1519-1556, et cette réduction dramatique du nombre des acteurs stratégiques dans cet espace avait été obtenue en seulement trente-deux ans (!), de 1914 à 1945 comprise.

En effet, le morcèlement de la monarchie danubienne qu'avait entraîné la Guerre générale de 14-18 se révéla n'être que le premier d'une demi-douzaine des démantèlements de nations victimes de cette réduction générale des acteurs accomplie dans l'espace de ces 32 ans : au lendemain de la conflagration de 1939-45, l'ensemble germanique Prusse-Allemagne qui n'avait fait que monter en puissance jusqu'à frôler par deux fois la prééminence sur l'ensemble du continent se trouvait non seulement exsangue mais partitionné, sa frontière orientale repoussée vers l'ouest le long d'une ligne qui avait été la sienne quelque huit cents ans auparavant. Outre l'Italie et le Japon qui, à l'issue de ces deux conflits où ils comptèrent parmi les vaincus, perdirent leurs ambitions d'expansion coloniale et connurent l'effacement qui avait été celui des Pays-Bas et de la Suède deux cents ans plus tôt, la France et la Grand-Bretagne, qui pour la première avait connu la prééminence de 1648 à 1815, la seconde après Waterloo, durent bientôt s'effacer elles aussi devant "les Deux Grands" et en l'espace d'une décennie (1952-1962 pour la France) furent dépossédées de leur empire.

Comment résumer la carte du monde du point de vue politico-stratégique au début de la Guerre Froide ? Et comment l'interpréter à la lumière de l'histoire d'Occident depuis 1495 ? Puisque l'histoire, "qui ne saurait être qu'une promenade agréable dans les jardins du savoir" (Nietzsche) doit servir à éclairer le passé récent et le proche avenir en donnant un sens au présent.

En 1952, l'Union soviétique et les Etats-Unis étaient les seules puissances à se dresser intactes et renforcées au-dessus des hécatombes et carnages du siècle. Et les positions politico-stratégiques qu'affectaient les Deux Grands l'un par rapport à l'autre rappelaient celles de la France et des Habsbourg et leurs Etats bourguignons quelque quatre cents ans auparavant. Dans une arène qui s'était agrandie entre temps par-delà les limites de l'Europe occidentale jusqu'à devenir coextensive à la surface de la planète, l'enjeu des rivalités et confrontations de 1952, en quatre cents ans s'était élargi et enrichi pari passu au-delà des limites de l'Italie jusqu'à s'étendre à l'ensemble du Vieux Monde hors les frontières du domaine russe contemporain; et cette confrontation avait pour protagonistes d'une part une Russie jouissant de l'avantage de lignes intérieures de transport et d'approvisionnement à l'échelle du continent eurasien, d'un territoire métropolitain continu et d'un gouvernement autocratique centralisé comme la France en avait joui aux siècles passés; d'autre part les Etats-Unis d'Amérique dont la supériorité écrasante sur le papier, où l'on pouvait dénombrer ses alliés et dépendances, cachait mal les difficultés d'entretenir une cohésion avec eux, à quoi s'ajoutait l'éclatement géographique des ressources qui, comme pour celles de Charles Quint, réclamaient d'être défendues pour pouvoir en tirer parti. Il était plus facile, pour la Russie soviétique, comme il l'avait été pour la France du XVIe siècle, de prendre son adversaire par surprise, en se projetant militairement et avec soudaineté dans différentes directions, qu'il ne l'était pour les Etats-Unis de mobiliser leurs forces et celles de leurs amis dans l'espoir d'endiguer efficacement leur adversaire dans des limites géographiques qui, toutes proportions gardées, pouvaient se comparer à la longueur des lignes de front que Charles Quint s'était proposé de maintenir. Les données politico-stratégiques d'une confrontation des Deux Grands dans ce monde bipolarisé étaient donc très comparables en 1952 à celles de 1552.

Pour résumer cette partie de l'exposé : la décroissance du nombre des acteurs stratégiques sur l'arène occidentale, qui passa d'un maximum de huit pour revenir à deux au terme de près de quatre cents années où ce nombre avait crû en favorisant l'équilibre global des forces dans cet espace, indiquait que le rythme cyclique, première des lois régissant l'équilibre international des forces politiques, était lui-même assujetti à une autre loi qui n'était autre que celle de la mortalité du système. D'autres symptômes de cette mortalité se manifestaient qui témoignaient que le système était travaillé par l'émergence d'un régime dit "oecuménique" appelé à garantir, au moins temporairement, la stabilité, dans lequel le pouvoir politique serait celui d'un monopole administré par un centre unique.

Ici s'insère une charnière logique tout à fait intéressante qui articule plan politique et plan économique : sur le plan politique qui était celui du champ des cycles guerre-et-paix, comme sur le plan économique qui est le champ des reprises et dépressions, la force de cette tendance séculaire à l'intégration se signale par le fait que la tendance concomitante à l'expansion géographique ne parvient pas à en contrecarrer les effets : en 1952, le prolongement mondial des tentacules du modèle économique industriel occidental, apparu en Grande-Bretagne dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, s'était accompagné de l'absorption de tous les Etats subsistants à la surface du monde dans un sytème occidental de relations internationales qui était lui-même apparu au cours de la dernière décennie du XVe siècle lorsque se forma un vortex politique ouest-européen constitué autour du noyau d'un cosmos de cités-Etats dans l'Italie de la fin de l'époque médiévale. Autrement dit l'agrandissement géographique de la sphère économique ne s'était accompagné d'aucune multiplication du nombre des vortex politiques et stratégiques. Si bien qu'en 1952, l'enjeu de la rivalité entre les Etats-Unis et l'Union soviétique n'était autre que la main-mise sur toutes les terres navigables et les routes maritimes et aériennes.

Les vortex

L'équilibre des forces dans les premiers moments de la Guerre froide, qui avait trouvé son origine en Europe de l'Ouest, se distinguait radicalement de ceux qui avaient prévalu dans les chapitres antérieurs de l'histoire de cette partie du monde : la phase d'ouverture (1494-1559) n'avait guère touché que les zones où la concurrence pour l'hégémonie visait l'Italie entre puissances voisines naissantes sises dans des provinces transalpines et transmarines d'Europe occidentale ; et la Flandre elle-même n'avait fourni qu'un théâtre annexe aux opérations militaires. La guerre civile entre Catholiques et Protestants en France (1562-98) suivit son cours plus ou moins indépendamment de la guerre civile qui lui était contemporaine entre Hollandais et Espagnols dans la monarchie des Habsbourg d'Espagne (1568-1609). La guerre civile en Angleterre (1642-1648) se déroula elle aussi sans interférer dans la guerre civile qui déchirait dans le même moment le saint-empire Romain germanique (1618-1648).

Quant au "front de l'Est" il se distinguait dans ces cycles antérieurs en ceci qu'il n'était autre qu'une reprise du schéma "Croisades" : les adversaires y étaient la puissance chrétienne orthodoxe moscovite dans l'arrière-pays continental de la Baltique, et le musulman ottoman dans le bassin du Danube et de la Méditerranée. Toynbee note que cette reprise de la configuration stratégique des Croisades avait d'abord été menée de manière quasi indépendante des guerres fratricides que se menaient les puissances occidentales.

Pour le plaisir du texte, voici comment Toynbee (remarquable prosateur, le Taine ou Fustel de Coulanges anglais) traite la question de l'Alliance de François 1er avec La Porte et son corsaire Barberousse, qu'il condamne comme "machiavellique" tout en trouvant à rédimer cet acte par celui de Louis XIV venant ultérieurement en aide tant aux Habsbourg danubiens qu'aux Vénitiens (1668-1669) contre les Ottomans, lorsque le Roi Soleil dépêcha un corps expéditionnaire et permit à des volontaires français d'aller combattre "le Turc" :

The move made by France in A.D. 1534-6 to redress the balance between herself and the Hapsburg Power by allying herself with the Hapsburgs' Ottoman adversary was an obviously expedient application of a Machiavellianly rational statecraft which struck a contemporary Western Christian public, including the French themselves, as being so shocking that France forebore to follow this policy up, notwithstanding the importance of the military and political advantages that she stood to gain by it and the extremity of the straits in which she found herself at the time [allusion au siège et au sac de Nice par Barberousse et au mouillage de sa flotte en rade de Toulon en 1543/4 ]; and, as late as A.D. 1664, Louis XIV gave precedence to the oecumenical interests of Western Christendom over the parochial interests of France when he permitted French volunteers to help a rival Western Power in the shape of the Danubian Hapsburg Monarchy to stem an Ottoman invasion whose success would have been advantageous to France on a Machiavellian reckoning. France did not exploit, as she could have done, the predicament of the Hapsburg Power that was implicated in Western Christendom's border warfare with the Osmanlis as well as in the Hapsburgs' family quarrel with France; and, thanks to this French forbearance, whether it was deliberate or inadvertent, the Danubian Hapsburg Monarchy, throughout the sixteenth, seventeenth, and eighteenth century, usually found itself able to avoid simultaneous engagements on its French and on its Ottoman front.

Le réflexe d'isolation des vortex de la part des Habsbourgs et de la France de Louis XIV créa un précédent pour la Russie qui adopta la même politique en évitant toute conjonction entre vortex internes à l'Europe et vortex orientaux durant toute la période comprise entre la charnière des XVIIe et XIIIe siècle et 1815. Le choix "machiavellique" de François 1er ne fit donc pas école en Europe.


Alain Eytan
24 juillet 2015, 16:03

...
Une science m'échoit aux sévices de l'âme...
Le vent nous conte ses flibustes, le vent nous conte ses méprises !
Comme le Cavalier, la corde au poing, à l'entrée du désert,
J'épie au cirque le plus vaste l'élancement des signes les plus fastes.
Et le matin pour nous mène son doigt d'augure parmi de saintes écritures.

...

Saint-John Perse, Exil

Francis Marche
24 juillet 2015, 16:53

La "question orientale" n'a fait son entrée dans l'équilibre des forces occidentales qu'après l'échec de l'entreprise napoléonienne d'élargissement à l'ensemble de l'Occident moderne, et du monde en cours d'occidentalisation, de ce qui avait été l'ascendant de la France exercé sur les restes de ce que Toynbee nomme "cosmos médiéval de Cités-Etats". Cet échec laissait la Russie et la Grande-Bretagne libres d'entretenir leur rivalité dans le Proche-Orient et le Moyen-Orient.

Comme on l'a vu, le vortex entourant la ligne de partage entre la chrétienté occidentale et la chrétienté orthodoxe russe ne fusionna pas complètement avec le vortex de l'intérieur du monde occidental avant qu'un siècle ne se soit écoulé entre la victoire de Pierre le Grand sur Charles XII de Suède à Poltava en 1709. Il n'est par conséquent aucunement surprenant que, en attendant que la Russie ne se vît accueillie dans la société occidentale grâce à l'oeuvre de Pierre, la Grande guerre du Nord de 1700-1721 ait été menée sans se fondre avec le vortex de la guerre générale du monde occidental des années 1672 à 1713. Malgré sa participation mineure à la Guerre de Sept ans (1756-1762), la première guerre générale occidentale dans laquelle la Russie joua un rôle majeur fut celle de 1792-1815, et son rôle dans cette guerre ne devint déterminant qu'à partir de 1812. Par la suite, toutes les guerres générales qui se déroulèrent sur le sol européen à compter 1812 et jusqu'en 1945 comptèrent la Russie parmi leurs protagonistes de premier plan.

Il découle de ce qui précède que les échecs napoléoniens de 1812-1815 marquent une époque charnière dans l'histoire d'Occident : la sortie définitive d'une ère régie par la recherche d'un ascendant politique sur "le cosmos médiéval des cités-Etats" de la part des puissances occidentales rivales, que celles-ci intervinssent individuellement ou dans des coalitions militaires, et l'entrée de la Russie comme puissance continentale dans le monde occidental. Et la fin de cette ère correspond au recul et à l'effacement de l'ascendant politique et militaire français, soit celui d'une nation qui, en tant que puissance continentale centrale, avait été à la manoeuvre dans cette arène qualifiée de "cosmos médiéval" par Toynbee pendant rien moins que 320 années (si l'on excepte la césure des "guerres de religion"). La France quitte l'arène des rivalités occidentales centrales au moment (1815) où y fait irruption la Russie. Et les fonctions et la position géo-politique ascendantes que la France vient de perdre sur le continent vont désormais être remises en jeu entre les deux blocs continentaux émergeants après Waterloo : la Prusse-Allemagne et la Russie.

De même que le premier empereur chinois, en créant le premier empire chinois avait accompli une oeuvre qui dépassait la seule création de cet empire – il avait inauguré l'ére impériale – Napoléon, en perdant l'empire et en refermant l'ère de l'ascendant français continental avait clos le grand livre du cosmos européen post-médiéval dont la première page avait été écrite en Italie en 1494.

Toynbee relève ce trait, qui atteste du saut d'échelle qu'avait accompli ainsi le monde occidental à la veille de la guerre de 14-18 : on retrouve disséminés dans le monde occidentalisé des conflits qui, pour être extérieurs à l'espace européen, n'en miment pas moins ceux des marches de l'Europe au XVIIe siècle, autrement dit à la veille de 14-18 les marges du monde sont agitées de rivalités européennes dont les faits de belligérance ne touchent pas les vortex proprement européens, ce qui compose une figure reproduisant exactement la configuration qui avait été celle de l'Europe au siècle de Louis XIV quand les vortex des marches de l'Europe ne fusionnaient pas avec ceux des régions centrales du continent. En 1912, l'état politique du monde n'est autre que celui d'une Europe du XVIIe siècle élargie, et jusqu'à la Chine elle-même qui se lançe dans une révolution occidentaliste en 1911.

Parmi les conflits se déroulant comme on vient de le voir de manière indépendante dans des contrées récemment intégrées au dispositif d'occidentalisation qui prévaut à la veille de la guerre 14-18, sont à retenir la guerre russo-japonaise de 1904-5; la guerre entre les Etats-Unis et l'Espagne en 1898 et la guerre de Boers en Afrique du Sud en 1899-1902.


Francis Marche
30 juillet 2015, 03:35

Nous avons vu que le tableau des relations internationales internes à l'Occident en 1952, où l'Union soviétique s'efforçait de briser un dispositif d'encerclement dans lequel les Etats-Unis s'efforçaient de la contenir, était une reproduction du tableau de 1552 avec la Russie du XXe siècle tenant le rôle de la France du XVIe siècle et les Etats-Unis jouant le rôle de Charles Quint. Nous devons à présent considérer en quoi cette disposition des forces n'est en rien particulière au schéma qui prévalait à ces deux dates, et qui comptait pour protagonistes un nombre de Grandes Puissances (dans les années de la Guerre froide, on disait en France "superpuissances") qui n'était pas supérieur à deux. Dans chacun des cycles guerre-et-paix – lire en note ci-dessous l'exposé de ce concept et ses implications [*]– qu'identifie Toynbee entre 1494 et 1945 et à la seule exception du premier cycle régulier (1568-1672, qui vit l'Espagne et les Pays-Bas enclencher les hostilités), la puissance perpétrant l'agression avait invariablement été une puissance continentale occupant une position centrale et possédant un territoire compact avec des ports militaires de projection vers les arrières-cours des pays qui constituaient tout en même temps l'arène des combats, les enjeux des discordes et les trophées de la victoire.

Dans le cycle inaugural (1494-1568), ce rôle avait été tenu par la France, qui avait pour marches l'Italie le long d'une frontière terrestre et la Flandre le long d'une autre; et, à l'issue d'une éclipse passagère qui avait été le prix à payer pour sa guerre civile (1562-1598), la France avait repris ce rôle des mains de la monarchie des Habsbourg d'Espagne qui l'avait acquis, durant l'absence temporaire de la France, à la faveur de la guerre générale de 1568-1609, laquelle avait inauguré le Cycle Régulier I (1568-1672). Dans les guerres générales de 1672-1713 et 1792-1815, la France avait de nouveau tenu le rôle de l'agresseur ; mais dans un monde occidental qui s'était engagé dans des conflits internes et qui parallèlement avait élargi son domaine territorial, ce changement d'échelle géographique et de structure de l'Occident avait fini par priver la France de sa position centrale.

La dernière chance offerte à la France d'imposer sa domination sur le monde, elle l'avait laissé passer à Waterloo, ce qui devait constituer l'échec ultime de sa troisième tentative d'y parvenir dans la guerre générale de 1792-1815. Par la suite, le centre de gravité continental du monde occidental glissa vers l'Est de la France à l'Allemagne, ce dont rend compte en partie la réception de la culture occidentale d'abord dans la chrétienté orthodoxe russe puis dans la sphère ottomane. Ces conquêtes culturelles spectaculaires, qui avaient déplacé les marches orientales d'un monde s'occidentalisant jusqu'à Alexandrie et Vladivostok, avaient également substitué à l'Italie et aux Flandres le Proche-Orient et le Moyen-Orient en tant qu'arène où se situaient désormais les enjeux et où les guerres devraient se livrer, et les trophées se gagner; et cette transformation du cadre géographique se traduisit sur le plan politique et militaire par le transfert du rôle de puissance centrale agressive qui échappa à la France pour être saisi par la Prusse-Allemagne lors des épisodes des "guerres supplémentaires" (voir note) de 1848-1871 venant en réplique à la guerre générale de 1792-1815. L'exercice de ce rôle que l'Allemagne avait ainsi ravi à la France devait cependant être de courte durée, notablement plus brève que le temps que l'avait conservé sa prédécevsseuse. La lenteur du rythme d'expansion du monde occidental moderne dans ses premiers moments avait permis à la France de conserver ce rôle – même si cela fut au prix des très grands malheurs qu'elle devait s'attirer de ce fait – de 1494 à 1870, avec pour seul hiatus la période de sa guerre civile de 1562-98. Mais la transition de la civilisation occidentale entre l'âge moderne et l'âge post-moderne de l'histoire occidentale advenant au moment même où l'Allemagne supplantait la France, elle s'était accompagnée d'une soudaine immense accélération de l'expansion géographique occidentale; et le changement d'échelle géographique qui avait ainsi conféré à l'Allemagne une position dominante en 1871 avait pris une telle ampleur et acquis une telle dynamique qu'en 1945 les forces que cette expansion avait mobilisées abattirent la puissance germanique et rabaissa l'Allemagne, au territoire désormais (1945) morcelé et occupé par des armées étrangères, à un niveau où la France n'était jamais tombée.

Dans un système occidental de relations internationales qui, parallèlement, avait continué de s'agrandir jusqu'à atteindre une dimension littéralement mondiale, une Allemagne qui avait tenté de dominer le monde par deux fois dans la durée d'une vie humaine, dans un tourbillon de guerres générales livrées successivement à vingt ans d'intervalles, se trouvait contrainte, en 1945, d'abandonner son rôle de puissance centrale agressive à une Union soviétique qui, à son tour, occupait une position stratégiquement dominante dans un cadre géographique qui était à présent global et "œcuménique" et non plus seulement régional. En 1952, quand une arène des rivalités qui avait été originellement cantonnée à l'Italie et aux Flandres en était venue à embrasser l'ensemble du Vieux Monde en dehors des frontières de l'Union soviétique, cette dernière possédant comme jadis la France quand elle tenait ce rôle, des ports de projection militaires donnant sur des arrières-cours de Scandinavie, d'Europe de l'Ouest, du Proche-Orient et du Moyen-Orient, du sous-continent indien, de l'Asie du Sud-Est, d'Indonésie, de Chine, de Corée et du Japon.

En l'espace de quatre siècles, l'échelle géographique du système occidental des relations internationales s'était ainsi agrandi à un degré stupéfiant; et cependant, la disposition de l'arène, et les attitudes des gladiateurs qui se faisaient face étaient reconnaissables comme reproductions anamorphiques en 1952 de ce qu'elles avaient été quatre cents ans auparavant.

Or l'Union européenne intégrée au-delà de l'ère de la guerre froide, après le démantèlement de l'URSS et la réunification de l'Allemagne (moment charnière et fondateur 1991/1992), montre que ce qu'a pu laisser échapper de sa puissance la Russie soviétique abandonnant la doctrine Brejnev en 1989 et prononçant son autodissolution en 1991, est revenu entre les mains de l'Allemagne, qui a pris le leadership économique et diplomatique de cette Union.

Donc, nous voici arrivés au terme de cette série de réflexion prenant pour véhicule les travaux d'Arnold Toynbee qui nous intéressent, et à la conclusion qui établit la preuve historique de la continuité ontologique entre le Troisième Reich, l'Union soviétique et l'Union Européenne : le rôle de puissance centrale agressive qui avait été celui de la France jusqu'en 1815 passa à l'Allemagne en 1871 à la faveur de ses succès militaires, lui ayant permis la création de son Reich continental, laquelle entraîna un glissement du centre de gravité de la culture occidentale vers le centre de l'Europe du fait de l'expansion de l'aire culturelle occidentale vers l'Est; l'Allemagne ne conserva ce titre de puissance centrale commanderesse et agressive que durant 74 ans (alors que la France l'avait tenu pendant plus de trois siècles); elle cèda ce titre à l'URSS en 1945, laquelle le perdit en grande partie à la fin de la guerre froide en 1989; dès ce moment l'Allemagne se reconstitua et, à la faveur d'une re-création de son Reich appelé "Union européenne", elle reprit ce bâton de puissance centrale, économique et diplomatique, mais non point militaire.

Telle est la position politique, économique et idéologique de l'Eurogermanie deux cents ans après Waterloo, et telle est sa généalogie : la phénoménologie (allemande) et la physique contemporaine (largement initiée par les Allemands, avec Planck) nous enseignent que les phénomènes et les relations font les choses et composent l'être. Et l'on voit donc que phénoménologiquement, et ontologiquement, il n'est nullement aberrant et il est fidèle à l'enseignement historiographique de considérer l'Eurogermanie qui régit l'intendance politique, idéologique et économique du continent européen comme un avatar des Reich allemands successifs comme tout autant et tout ensemble un avatar de l'Union soviétique. Voila ma réponse à M. Pellet, qui se gausse à bon compte et sans le moindre argument historique quand j'avance cela.

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[*] Ces cycles sont au nombre de cinq : ils commencent par ce que Toynbee nomme "cycle inaugural", soit la période 1494-1568 dans lequel se succèdent 1. une guerre générale (1494-1525) ; 2. une période de "reprise de souffle" (1525-1536); 3. une période de "guerres supplémentaires" ou épilogue à la guerre générale (1536-1559); et enfin 4. la paix générale (1559-1568). Or ce schéma dans le lequel alternent ces quatre phases se retouvent dans les quatre autres cycles qui ont succédé à celui-là, avec pour deux d'entre eux, une guerre "prélude" ou prolégomènale, qui précède la phase 1 de guerre générale. Ces cycles, qui font suite au cycle inaugural qu'on vient d'évoquer, et qui sont ainsi structurés avec la même remarquable régularité, sont les suivants :

Premier cycle régulier : 1568-1672, dont
1. Guerre générale (1568-1609) soit : 1568-1609 dans la monarchie des Habsbourg espagnols (avec implication de l'Angleterre et l'épisode de la Grande Armada, seul moment de l'histoire où l'Espagne, à la faveur de la guerre civile en France, eût pu ravir la domination française sur l'Europe occidentale; les Anglais, meilleurs ennemis/amis de la France, les en empêchèrent); 1562-1598 en France;
2. Reprise de souffle (1609-1618)
3. Guerres supplémentaires (1618-1648)
4. Paix générale (1648-1672)

Deuxième cycle régulier : 1672-1792. Ce cycle fut précédé d'un lever de rideau en 1667-8 (moment dit prolégomènal) quand Louis XIV attaqua les Pays-Bas espagnols.
1. Guerre générale (1672-1713)
2. Reprise de souffle (1713-1733)
3. Guerres supplémentaires (1733-1763)
4. Paix générale (1763-1792)

Troisième cycle régulier : 1792-1914
1. Guerre générale (1792-1815) qui se déroula en trois moments: 1792-1802; 1803-1814 et 1815
2. Reprise de souffle (1815-1848)
3. Guerres supplémentaires (1848-1871) dont la guerre civile aux Etats-Unis; l'occupation du Mexique par la France et la guerre entre l'Allemagne de Bismark et la France.
4. Paix générale (1871-1914)

Quatrième cycle régulier : 1914 - ? Ce cycle a été précédé, comme le deuxième, d'un "lever de rideau" avec en 1914, la guerre turco-italienne de 1911-12 et la guerre turco-balkanique de 1912-13
1. Guerre générale (1914-1918)
2. Reprise de souffle (1918-1939)
3. Guerres supplémentaires (1939-1945).
4. Paix générale (1945 - ?)

On remarque évidemment qu'en fait de "guerre épilogue", et qui fut telle dans son déclenchement (contestation germanique des termes du traité de Versailles, etc.), la guerre de 1939-1945 a été la plus grande et la plus meurtrière des conflagrations de l'histoire de l'humanité. Mais arrêtons-nous un instant tout de même sur le sort de la France dans ce maëlstrom de belligérance qui ne dura que quatre ans : dès sa défaite décisive de mai 1940, soit après quelques semaines de combat seulement, elle signa un armistice et une paix, ce qui, objectivement faisait bien, de son point de vue, soit celui d'un acteur en tous points majeur de ces cycles, de cette guerre une guerre "réplique mineure" au sens que donnent à ce terme les sismologues, de la guerre générale de 1914-1918. Le saut d'échelle (mondialisation) du conflit, que De Gaulle reconnut tel au moment de cet armistice signé par Pétain dans l'été 1940, n'a lieu que dans un second temps et c'est, en quelque sorte, une deuxième guerre (juin 1940-mai 1945) qui embraye sur l'autre qui vient de se terminer (septembre 1939-juin 1940) et qui avait été guerre-épilogue ou guerre-réplique de la guerre générale de 1914-1918. Et dans cette guerre devenue générale pour l'ensemble de l'Occident, la France n'entre que marginalement (sous la forme de "France combattante", soit celle des seuls "Français libres", initiée par une poignée de politiques dissidents et de militaires déserteurs dont De Gaulle).

Combien de temps la "Paix générale" inaugurée en 1945 va-t-elle durer ou, si elle est close, a-t-elle duré ? Question centrale à cette étude : Cette paix générale fut paradoxalement une "guerre froide" et qui ne fut pas si froide que ça (guerre de Corée, guerre du Vietnam, crise des missiles à Cuba, etc.) qui la fait ressembler davantage à une "reprise de souffle" au sens défini supra qu'à une véritable paix générale. Et du reste, il serait possible d'identifier les guerres de Yougoslavie faisant suite à la désintégration de l'URSS comme "guerres-épilogues" qui succèdent classiquement aux phases de "reprises de souffle" comme doit sans doute être interprétée la période de guerre froide post-1945.

On peut cependant relever deux phénomènes : les premiers revers militaires qu'essuya l'URSS avant qu'elle ne se désintègre et que ne cesse la guerre froide mirent en jeu des forces islamistes en Afghanistan, quand, la même année (1979), les Etats-Unis connaissaient un grave revers en Iran (prise d'otages à son ambassade de Téhéran) là aussi sous la poussée d'une révolution islamiste. Cet acteur, l'islam politique, est donc entré sur la scène stratégique et politique à ce moment (la guerre du Kippour en 1973 n'avait pas été inspirée par l'idéologie islamiste mais par le nationalisme arabe, de même que la première guerre du Golfe), et il n'a fait depuis qu'affirmer sa volonté d'y demeurer et d'y gagner en importance et en puissance. L'autre élément nouveau est celui de la construction européenne qui se constitua en troisième force pendant la guerre froide et qui, alors que cette ère basculait dans le passé dès 1989 continua sur sa lancée en mettant l'Europe sur les rails d'une intégration politique désormais animée de volonté de puissance, ce qui hérisse la Russie, de plus en plus. En résumé, deux acteurs majeurs sur cette scène s'imposent désormais qui étaient absents en 1945 : l'Union européenne qui bât monnaie et coordonne sa diplomatie et l'Islam politique qui vient de constituer son califat au Proche-Orient et guerroie contre tout ce qui n'est pas lui; le troisième nouvel acteur présent de manière croissante de par sa puissance militaire et son intégration dans l'économie mondiale est évidemment la Chine. En 2014, soit cent années après l'ouverture du quatrième cycle, celui inauguré par Waterloo (et ce chiffre de cent années est très significatif puisqu'il est le nombre moyen des années qui séparent deux guerres générales dans les cycles identifiés par Toynbee, soit par conséquent la longueur moyenne d'un cycle) deux guerres locales font rage qui impliquent deux de ces nouveaux acteurs : la guerre du Dombass en Ukraine en laquelle l'UE entend s'impliquer diplomatiquement ou plus si affinité, et la guerre que mène l'Etat Islamique contre l'Occident et ses pays voisins. Pour l'heure les Etats-Unis conservent une neutralité tactique (pas de troupes au sol contre le Daech), de même que la Chine.

A l'interrogation sur une paix générale après 1945, il faut par conséquent répondre par la négative : nous sommes en phase d'avant-guerre et ce qui se passe au Proche-Orient et en Ukraine se présente à l'échelle mondiale comme phase préludant à un conflit généralisé. Les cycles de Toynbee, en passant à l'échelle planétaire en 1941 (avec le déclenchement de la guerre du Pacifique et l'offensive allemande à l'Est), ont sauté un stade : la deuxième guerre mondiale fut à la fois, "guerre supplémentaire" (période 1939-1941) et "guerre générale" (1941-1945) ce qui a perturbé la régularité de la succession interne des phases cycliques. Des épicycles se sont interpolés à la vieille mécanique occidentale inaugurée en 1495 et il faut désormais lire la situation autrement. Mais il y a aussi une raison supplémentaire de réviser notre lecture : la phase toynbéenne de paix générale aurait dû suivre le règlement des guerres en Yougoslavie en 1995 (le traité de Dayton de novembre 1995 soit très exactement 500 ans après le traité de Venise de 1495 qui inaugurait le "cycle inaugural" de Toynbee, voir supra) sachant que ce règlement n'était autre que celui d'une guerre-épilogue (cf "guerre supplémentaire") à la guerre générale de 1941-1945, fut hélas très tôt brisée par un nouvel acteur qui avait forgé ses armes contre l'URSS et qui avait fortement contribué à miner sa puissance, soit l'islam politique, et c'est lui, aujourd'hui, qui s'étant porté à l'initiative le 11 septembre 2001 en perturbant les cycles occidentalistes de Toynbee, contraint l'historien à découvrir une autre cyclicité transhistorique, plus profonde et plus lente, et qui sera non plus inter-nations au sein d'un même espace civilisationnel mais inter-civilisations dans l'espace planétaire et qui pourrait être non plus séculaire mais pentaséculaire.

Pour en savoir plus sur l'hypothèse d'une cyclicité transhistorique pentaséculaire on se reportera à l'essai qui justifia la création de ce site internet : Recherche métahistorique : d'un damier chiliastique des civilisations contemporaines et de ses implications stratégiques actuelles.


J'ai écrit ci-dessus

La physique contemporaine (largement initiée par les Allemands, avec Planck) nous enseigne que les phénomènes et les relations font les choses et composent l'être.

A ceux que pareil énoncé laisserait perplexes ou intriguerait, je conseille de prendre connaissance de l'ouvrage récent de Michael Epperson et Elias Zafiris : Foundations of relational realism – A topological Approach to Quantum Mechanics and the Philosophy of Nature

dont je reproduis ci-dessous le quatrième de couverture et donne l'explicitation en français:

Michael Epperson and Elias Zafiris chart out a path forward by identifying the central deficiency in most interpretations of quantum mechanics: that in its conventional, metrical depiction of extension, inherited from the Enlightenment, objects are characterized as fundamental to relations – that is, relations presuppose objects but objects do not presuppose relations. The authors, by contrast, argue that quantum mechanics exemplifies the fact that physical extensiveness is fundamentally topological rather an metrical, with its proper logico-mathematical framework being category theoretic rather than set theoretic. By this thesis, extensiveness fundamentally entails not only relations of objects but also relations of relations. The fundamental quanta of quantum physics are thus properly defined as units of logico-physical relation rather than merely units of physical relata as is the current convention. The conventional notion of history as "a story about fundamental objects" is thereby reversed, such that the classical "objects" become the story by which we understand physical systems that are fundamentally histories of quantum events.

Soit en substance : les auteurs de l'ouvrage tracent les perceptives de leur champ de recherche en définissant la carence centrale dont souffrent la plupart des interprétations de la mécanique quantique, à savoir que dans sa description métrique traditionnelle de la continuité ontologique, héritée des Lumières, les objets composent la strate fondamentale, sous-jacente aux relations – autrement dit les relations présupposent les objets mais les objets ne présupposent aucune relations entre eux. Prenant le contre-pied de cette conception les auteurs soutiennent que la mécanique quantique illustre le fait que la continuité ontologique est fondamentalement topologique au lieu d'être métrique et que son cadre logico-mathématique proprement dit répond à une théorie des catégories au lieu d'une théorie des ensembles. Par cette thèse, la continuité ontologique se donne pour fondations non seulement des relations entre objets mais aussi des relations entre relations. Les quanta fondamentaux de la physique quantique se définissent ainsi de manière correcte comme unités de relations logico-physiques au lieu de l'être comme unités relationnelles physiques ainsi qu'il est de tradition de les considérer. La notion conventionnelle d'histoire (history) comprise comme "un récit (story) portant sur des objets fondamentaux" en est mise cul par-dessus tête, de sorte que les "objets" classiques deviennent le récit (story) par lequel nous prenons connaissance de systèmes physiques qui sont fondamentalement des histoires (histories) d'événements quantiques.

Cette dernière phrase devrait faire l'essentiel de la conclusion de cette étude sur l'histoire de l'Occident depuis 1495 éclairée par l'oeuvre de Toynbee : le destin des objets que sont les nations ne devient tel que dans un jeu relationnel, lequel sculpte ses lois dans le Temps d'une civilisation (ici l'Occident), ce qui fait que ces lois sont elles-mêmes sujettes à caducité. La continuité ontologique traverse les espaces et les objets-nations et se dessine dans des rôles relationnels fondamentaux qui sont trans-historiques. Très simplement : la continuité impériale 3ème Reich-URSS-Eurogermanie se donne à lire dans l'histoire de ces rôles relationnels sur un espace civilisationnel donné, et cette continuité est elle-même finie dès le moment (2001) où la cyclicité (nationale/régionale séculaire ou quasi-séculaire) qui régit l'alternance de ces rôles se meurt dans et par l'irruption d'acteurs exogènes dont le rôle est soumis à une cyclicité transhistorique relationnelle d'un ordre de magnitude supérieur (civilisationnel et pentaséculaire).

Michael Epperson est directeur fondateur du Centre pour la philosophie et les sciences naturelles au Collège de Sciences naturelles et de Mathématiques de l'Université de l'Etat de Californie à Sacramento, où il est professeur et maître de recherche

Elias Zafiris est enseignant-chercheur en physique théorique et physique mathématique à l'Institut de Mathématiques de l'Université d'Athène et "visiting professor" de logique à l'Institut de Philosophie de l'université Eötvös Lorand à Budapest.


Pierre Hergat
31 juillet 2015, 01:18

Elias Zafiris est mathématicien, Epperson est mathématicien. Tous deux sont philosophes et donc quelle peut bien être leur production si ce n'est une théorie du tout ? Bien évidemment, l'art du mathématicien doit aussi consister à énoncer de telles théories, mais qu'en est-il de l'usage qu'en fera le physicien. Car une théorie doit trouver à s'appliquer en physique. Pour celà, encore faut-il qu'elle soit formulée à cette intention. Par exemple, ici, se trouve un superbe exemple de jeu mathématique que la physique trouva à employer brillamment. Le problème avec les hypothèses philosophiques, pour ne pas dire ontologiques, c'est que le physicien n'en fait aucun usage, quand bien même y souscrit-il.
Dans le cas de Elias Zafiris & Epperson, leur théorie du tout réjoint la question sur laquelle évidemment tout le monde s'interroge, que ce soit en théorie des cordes ou bien avec la gravité quantique à boucles, à savoir, comment parvenir à appliquer à la gravitation la technique de quantification, autrement dit, comme il y a un quantum d'énergie (le photon), il y aurait un quantum de temps et puis un quantum d'espace.
Pour celà il faut abandonner l'usage conventionnel d'espace métrique et adopter un tout nouvel espace de type discret dans lequel le passage d'un point au suivant se ferait en recevant ou en émettant un quantum d'espace; il ne serait possible de passer d'un temps au suivant qu'en émettant un quantum de temps. Tout celà suggère que l'Espace serait constitué d'un ensemble d'informations élementaires, chaque quantum d'espace pouvant affecter le devenir de l'espace tout entier – son histoire –, par le récit de son état quantique.

Francis Marche
01 août 2015

En guise d'épilogue à tout cela, ces quelques remarques :

L'oscillation translative du sceptre de la domination politique sur l'Europe par une nation autocratique à visée impérialiste aura été remarquablement régulière depuis la victoire de Bismarck sur la France en 1871 et la création du Deutsches Reich à Versailles, comme si la volonté de puissance nietzschéenne devait se lire – et avec quelle éloquence ! – dans cet éternel retour aussi obstiné que métronomique :

De la fondation du Reich de Bismarck en 1871 à l'effondrement en 1945 de ce qui s'était voulu re-fondation dudit en grandes pompes (autodafé, Anschluss, etc.), — refondation dite Troisième Reich, le premier Reich ayant été le Heiliges Römisches Reich qui avait été dissous par les guerres napoléoniennes en 1806 –-, et dans le même moule autocratique par Hitler et ses hommes, soixante-quatorze ans s'écoulèrent. C'est à dire que la domination, ou l'ascendant, de la Prusse-Allemagne sur l'Europe dura 74 ans exactement.
Du sceptre de ce Reich s'empara l'Union soviétique en 1945 ainsi que nous l'a démontré l'étude de Toynbee. Or s'agissant de la Russie soviétique, du tourbillon des événements dits Révolution socialiste soviétique qui l'inaugurèrent en octobre-novembre 1917 à sa dissolution officielle qui advint le 26 décembre 1991, soixante-quatorze annnées s'écoulèrent aussi. La Russie soviétique au régime dictatorial et autocratique connut donc une période d'ascendant (idéologique et politique) sur l'ensemble de l'Europe et de domination (idéologique, politique et militaire) sur la moitié Est du continent qui dura exactement 74 ans, comme pour le Reich de la Prusse-Allemagne.

L'Allemagne politiquement reconstituée à la faveur de l'effondrement de l'Union soviétique, et démilitarisée depuis 1945, fonda l'Union européenne avec l'ancienne puissance dominatrice, vieux volcan éteint, qu'est la France. Le sceptre de la domination politique sur le continent revenait ainsi au centre géographique de l'arène européenne à la faveur d'un remaniement des équilibres politiques à l'échelon planétaire : avant de s'éteindre en abandonnant la doctrine Brejnev, l'Union soviétique de Gorbatchev avait convaincu son partenaire la Chine communiste de s'ouvrir au capitalisme lors de la visite que ce dernier fit à Pékin en mai 1989, soit six mois avant la chute du Mur de Berlin et dans les journées mêmes où faisaient rage les manifestations pro-démocratie de la Place Tien-an Men à Pékin.

La dissolution de l'Union soviétique ne permit à ce sceptre de revenir dans le coeur de l'Europe (Allemagne-France), à savoir sur son flanc ouest, que dans la mesure où, à l'est, le programme d'essor économique de la Chine advenait concomitamment et ce sur la suggestion même de l'Union soviétique au bord de l'effondrement (cf. visite de Gorbachev en mai 1989). Si bien que l'Europe-bloc en voie de reconstitution sous l'impulsion franco-germanique après la chute du Mur de Berlin ne pourrait pas être aussi une superpuissance économique, rôle qui, désormais, serait dévolu à la Chine, laquelle ne se dépouillerait pas pour autant de son moule autocratique et impérial-continental. Par conséquent, du bloc unique qu'elle était, l'Union soviétique, en trépassant, en créa deux autres : l'un sur son flanc ouest, purement politique – l'Eurogermanie –, l'autre sur son flanc est, soit la Chine ouverte au capitalisme international, puissance purement économique et militaire et non plus politique et idéologique puisque le communisme avait cessé d'être "l'avenir de l'humanité" de l'aveu même de ses initiateurs soviétiques.

Y a-t-il eu intuition machiavellique de la part de Gorbatchev qui, sachant l'Allemagne prête à se reconstituer en puissance continentale dans le moule de l'Union européenne tint à lui faire contrepoids en la privant de la domination économique par le truchement de l'influence que pouvait avoir sa Perestroika sur les oligarques de Pékin ? C'est possible. L'histoire a montré comment et à quel point, avec par exemple le cas des Valois scellant alliances avec la Sublime Porte, le jeu d'échec, divertissement des rois, sur le plateau continental eurasien avait pu inspirer les autocrates. Et on le sait : les Russes ont d'excellentes écoles de jeu d'échec...

Le métronome : L'Union européenne fut créée par le Traité de Maastricht qui introduisit la citoyenneté européenne deux ans après le traité d'unification de l'Allemagne. On notera le synchronisme quasi parfait de la date de rédaction de ce traité avec celle de la dissolution de l'URSS, qui atteste s'il en était besoin la continuité ontologique entre l'URSS et l'UE au sens logico-physique défini supra par Epperson et Zafiris : la rédaction de ce traité fut parachevée les 9 et 10 décembre 1991 à Maastricht lors de la tenue d'un Conseil européen, soit deux semaines tout juste avant la proclamation de la dissolution de l'Union soviétique le 26 décembre 1991. Aucune solution de continuité, aucun vide politique sur le continent, aucune vacance du Maître, lors de la translation du Sceptre de Moscou à Berlin et une seule puissance arch-dominante, jamais deux, et comme on peut le constater et comme il est de règle sur ce continent : en un demi-millénnaire d'histoire, les puissances dominantes centrales et uniques ne furent deux ensemble, en ce mois de décembre 1991, que deux semaines seulement : du 11 au 25 décembre 1991. Depuis 1495 elles ont donc été successivement : la France, la Prusse-Allemagne, l'Union soviétique et l'Euro-germanie sous parapluie militaire de l'OTAN.

Ce qu'il faut retenir : cet éon de cinq siècles vient de se clore et les lois de la cyclicité occidentale magistralement identifiées par Toynbee dans son oeuvre commencée en 1929 et terminée en 1952 sont désormais caduques. Comme l'a soufflé le maître de Pékin récemment à un dirigeant européen lors d'un sommet du G20 : l'Occident, c'est fini. La planète Occident est révolue. Et ayant retenu cela, ce qu'il faut désormais comprendre est ceci : la fin de cette période pentaséculaire qui renfermait des cycles et épicycles politiques et économiques définissables, pris par Toynbee comme "lois de la nature" étant acquise, l' ère nouvelle qui s'est ouverte en 2001 marque l'avènement de lois de la nature nouvelles. Ce qui justifie l'intérêt de relancer l'étude métahistorique qui devrait nous dégager la vue sur les cyclicités transhistoriques planétaires dont l'histoire de l'Occident depuis 1495 n'est elle-même qu'un élément, un chaînon. Les acteurs ne sont plus la France, la Prusse, la Russie ou l'Espagne des Habsbourg mais l'Occident lui-même, l'Islam et la Chine, accompagnées de leurs principautés adjuvantes.

L'accusé de réception du passage du Sceptre de la domination sur l'Europe :

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Pour le lecteur né après 1990 : "Gorbi" était le diminutif de Mikhail Sergeyevich Gorbachev, secrétaire général du parti communiste soviétique à partir de 1985, et liquidateur de l'URSS en 1991. On le voit dans ces photographies remercié en allemand sur des fragments du Mur de Berlin abattu, pour le passage de bâton ou le retour du "sceptre continental", ce message de remerciement étant daté du 3 octobre 1990.
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