Kairos, machines prédestinées, rivets chrono-géographiques

Traduction commentée de "L'Occident modenre et le monde islamique - l'encerclement du monde islamique par l'Occident, la Russie et le Tibet" (pages 216 et seq. vol. VIII de A Study of History, de A.J. Toynbee, Oxford 1954)

Kairos, machines prédestinées, rivets chrono-géographiques

Messagepar Francis Marche » Dim 9 Juil 2017 14:03

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Chaînes de presidios dont il reste aujourd'hui Ceuta et Melilla qui, pour n'avoir pas été restituées aux chérifiens marocains, ni avoir été repris par eux, servent actuellement de tremplin à la contre-colonisation africaine de l'Europe. Quant à Tripoli, qui fut perdue par l'Espagne, on la voit, comme s'il y avait là empreinte du destin, servir de plateforme d'invasion de l'Europe par voie maritime: dialectique d'une apparence de rétribution, et son balancier oscillateur qui passe et repasse par les mêmes noeuds géographiques suivant une période pentaséculaire.

On aura noté à la lecture de ces pages de Toynbee que les points de fixation géographiques de la toile de la transhistoricité à l'Ouest (les presidios espagnols sur la côte rocheuse du Rif marocain que sont Ceuta et Melilla et la Tripolitaine qui sont les vestiges des premières tentatives de la Chrétienté de s'établir dans le domaine islamique au XVIe siècle et qui servent aujourd'hui de tremplin à la contre-colonisation africaine et islamique de l'Europe refondée dans la Fraternité cinq siècles exactement après la chute de Grenade) ont leur point homologue à l'Est : le fort de Tsaritsyn construit par les Russes sur la rive droite de la Basse Volga en 1556 (voir note 10) qui devait servir à défendre aux Ottomans le passage vers l'est en 1569, servit de nouveau à stopper l'avancée des troupes hitlériennes en 1942-43 sous le nom de Stalingrad.

Ces points de fixation dans la spatialité où la récurrence d'événements apparaît dans le conflit des civilisations à des cinq cents ans de distance, sont un peu ce que les géologues nomment "points chauds" sur les lignes de friction des plaques tectoniques.

Donc, si la temporalité est cloutée de points de fixation qui sont des "points fixes" régulièrement répartis sur la toile chronologique (cf. les kairos de poussée universaliste de l'Occident en 1492, 1792 et 1992 examinés ci-après), il en va de même de la spatialité et de ses points chauds où la récurrence historique se manifeste tantôt comme même (en Russie), tantôt comme anti-même (au Maghreb).


* * *

Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe qui, en trente lignes environ :

1. Attire notre attention sur cet autre noeud de temporalité à valeur transhistorique que fut le 2 janvier 1792, quand les députés de l'Assemblée législatives fixèrent au 1er janvier le commencement de l'an IV de la liberté – noeud de temporalité transhistorique qui s'intercale entre la prise de Grenade du 2 janvier 1492 (trois centième anniversaire) et la création de l'Union européenne le 1er janvier 1992 (cinq centième anniversaire de cet événement qui avait précipité l'avènement de la première mondialisation universaliste dont l'Occident eut l'initative au XVIe siècle);

2. Définit ce qu'il faut entendre par Kairos en histoire (sous la guise que lui donne Chateaubriand de "Providence");

3. Attire notre attention sur ce noeud spatial à valeur transhistorique que fut le monastère des Cordeliers à Paris qui après avoir "inspiré" les ligueurs au 16e siècle et avoir servi de foyer aux guerres de religions, inspire un retournement de la Saint-Barthélémy (bien un retournement, celui des agents de l'événement, et non retour de l'événement lui-même) sous la Convention – certains lieux ne sont pas " "mis au service" des événements (comme du reste certains objets ou machines, telle la guillotine, que Chateaubriand appelle "mécanique sépulcrale" et qui semble avoir induit les exécutions davantage qu'elle n'en a été l'instrument) mais paraissent les inspirer, et presque à l'histoire dicter son cours et ses figures récurrentes (cf. Ceuta, Melilla et Tripoli à cinq siècles de distance dans les figures récurrentes de la colonisation/contrecolonisation entre Europe et Afrique).

Extraits du chapitre 3 du Livre IX des Mémoires d'outre-tombe (éditions Garnier-Flammarion, 2007)

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J'avais d'abord parlé de Kairos à propos des premiers navires transocéaniques construits par les Portugais et les Espagnols au XVe siècle, qui paraissent avoir précipité la conquête du monde par l'Occident et son désencerclement de l'islam. Il faut, dans cette perspective, en rapprocher l'invention avec celle de la "machine à meurtre" pour avoir été, comme celle-ci "la preuve de l'action cachée de la Providence quand elle veut changer la face des empires" (Chateaubriand) : A trois siècles de distance, la "machine à meurtre" fait écho et entre en résonance avec la machine à conquête; elle aura comme elle changé la face des empires et paraît comme ces machines flottantes avoir été voulue par la Providence. Evidemment, ne pas chercher dans cette figure miroir un quelconque jugement moral qui serait porté sur l'une ou l'autre machine ou les forces politiques qui les imaginèrent et les conçurent. Il s'agit d'une mise en réunion d'un moment, d'une invention technique récente et d'une volonté des hommes qui se réveille dans ce moment et dans la mise à disposition de la technologie pour agir et bouleverser la donne politique générale en un éclair. Le galion, la guillotine en ressortent comme machines prédestinées.

* * *

Eléments spéculatifs connexes sur trois "machines prédestinées" :

An 1492 : Grenade est prise en janvier. La caraque, la caravelle, la nau des Portugais, la nao des Espagnols, la Santa Maria de Colomb, puis le galion, et la Grande Hermine de Jacques Cartier induisent, permettent, font kairos avec la première mondialisation universaliste en donnant à la Chrétienté la maîtrise des océans et en permettant la colonisation des Amérique au détriment de l'islam ; Colomb accoste au nouveau monde en octobre.

An 1792 : la guillotine, machine à promouvoir la spiritualité nouvelle de l'Un, la nation qui absorbe l'Eglise et l'universalité des droits de l'homme, religion nouvelle où se fondent le temporel et le spirituel (comme a toujours rêvé de le faire l'islam sur les sociétés humaines), machine à meurtre appelée à "changer la face des empires" (Chateaubriand), promeut et promet l'Un spirituel en tranchant les corps des hommes et des femmes en deux; la guillotine fait plus que trancher les corps : elle scinde aussi le temps en deux quand est instauré, le 2 janvier (trois centième anniversaire de l'inauguration des temps modernes que déclencha la prise de Grenade), l'an IV de la Liberté, puis, au lendemain de la victoire de Valmy, le calendrier républicain proprement dit, le 22 septembre 1792, jour de proclamation de la République, déclaré premier jour de l'« ère des Français » et qui fait de cette année 1792 aussi l'An I de l'égalité; 1792 année Janus, pli historique qui porte le double titre d'an IV de la Liberté et d'an I de l'Egalité.

An 1992 : le World Wide Web est instaure la mise en réseau des ordinateurs personnels [*]. L'Union soviétique meurt et L'Union européenne est fondée en janvier. Les réseaux sociaux virtuels suivront. Cette création technologique alimente ensuite d'un courant universaliste qui promeut la fonte des nations dans l'Un mondialiste (idéologie du créateur de Facebook, qui avec les GAFA forment un complexe idéologiquement unifié aussi puissant que l'Eglise catholique au sommet de sa puissance) – l'islam s'en empare et reprend son combat idéologique à armes égales avec l'Occident tout en bénéficiant cette fois d'une spiritualité plus forte et plus intacte que celle de la chrétienté mourante. Par la création de l'UE et l'avènement de cette nouvelle technologie, l'an 1992 en quelque façon se pose en an I de la Fraternité.

[size=200]Trois machines-tremplins : la nef ou la caraque colombienne en 1492 ; la guillotine qui tranche en deux les corps et le temps historique en 1792; l'ordinateur personnel et la navigation sur le World Wide Web, soit l'océan des données en 1992, pour trois sauts de l'Occident dans l'universel, lequel répète sa geste, ivre de sa puissance, trois fois à la même date, pour la dernière fois à un demi-millénaire de distance de son saut initial dans la navigation transocéanique.


[*] La création du World Wide Web
Internet s’ouvre véritablement au grand public avec la création, lors du Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN), en 1991, du World Wide Web, par Tim Berners-Lee. Il s’agit d’un système d’interface graphique, très ergonomique et très facile d’utilisation, qui permet de passer d’une page ou d’un site à un autre en "cliquant" sur un lien dit "hypertexte". La navigation sur la "Toile" devient ainsi extrêmement aisée. Le web ouvre donc le réseau à de nouveaux utilisateurs peu familiarisés avec l’informatique. En quelques mois, les sites web se multiplient. Phénomène technique et social de grande ampleur, le World Wide Web a dû se doter, en 1994, d’un consortium pour gérer son évolution afin que ce puissant instrument de publication demeure ouvert, fidèle en ceci à l’esprit d’internet. Le World Wide Web Consortium ou W3C s’est placé sous la responsabilité du Massachussets Institute of Technology (MIT) aux Etats-Unis et de l’Institut national de recherche d’informatique et d’automatique (INRIA) en France.

Note extraite de La Documentation française : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/internet-monde/historique.shtml


Deux ans après que Colomb eut touché terre aux Bahamas, fut signé en 1494, le fameux traité de Tordesillas, traité international établi le 7 juin 1494 pour définir le partage du Nouveau Monde, considéré comme terra nullius, entre les deux puissances coloniales émergentes, Castille et Portugal, avec pour ligne de partage un méridien nord-sud localisé à 370 lieues (1 770 km) à l'ouest des îles du Cap-Vert — méridien qui se situerait aujourd'hui à 46° 37' ouest.

Comment le "partage du nouveau monde" se fit-il en 1994, deux ans après l'advenu du nouveau monde fraîchement refondé (création de l'UE, création du Word Wide Web de 1992) ?

En gros, dans des termes équivalents : par l'édit d'une autorité ecclésiale nouvelle, celle de l'Eglise technologique universelle, le World Wide Web Consortium :

Wikipédia : Le World Wide Web Consortium, abrégé par le sigle W3C, est un organisme de standardisation à but non lucratif, fondé en octobre 1994 chargé de promouvoir la compatibilité des technologies du World Wide Web telles que HTML5, HTML, XHTML, XML, RDF, SPARQL, CSS, XSL, PNG, SVG et SOAP. Fonctionnant comme un consortium international, il regroupe au 26 février 2013, 383 entreprises partenaires.
Le leitmotiv du W3C est « Un seul web partout et pour tous ».
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Méconnaissance de l'Est

Messagepar Francis Marche » Dim 9 Juil 2017 14:25

Méconnaissance de l'Orient : une curiosité, cette carte de 1634, quand il y avait un siècle que Jacques Cartier avait remonté le fleuve Saint-Laurent. Il s'agit d'une Carte Universelle Hydrographique, trouvée sur Gallica.fr, que l'on doit à un certain Jean Guérard. Si l'Australie, qui n'avait pas encore été découverte, n'est qu'une pointe de l'Antarctique, on remarque que la mer Caspienne est absente ! On voit les cours du Tigre et de l'Euphrate qui paraissent dessiner un lac, mais la Caspienne est remplacée par une dépression terrestre. Cependant que l'océan arctique, ou ce qui en tient lieu, est désigné comme "mer glaciale" et "océan tartare".

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Détail:
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Qu'en déduire sinon que la cartographie "universelle" de l'Occident chrétien, en plein XVIIe siècle, était fort mal informée des événements qui avaient façonné la carte politique de l'Asie centrale au siècle précédent : les prouesses moscovites face aux Tartares comme aux Osmanli entre Caspienne et Mer noire, étaient lettre morte pour les aventuriers, missionnaires et navigateurs chrétiens d'Occident. La disjonction des "forces chrétiennes" d'Occident, toujours agissant avec l'universalité comme étendard (comme on le constate encore dans l'intitulé de cette carte) d'avec les forces de la chrétienté d'Orient ou moscovite, est totale, la méconnaissance des hauts faits des uns par les autres était absolue.

C'est ce type de méconnaissance mutuelle et de mésentente sur fond de rivalité entre ces deux Occident chrétiens qui permet à des plantes noires et maléfiques comme l'Etat islamique en Syrie, plus de trois cents cinquante ans après que fut éditée cette carte "universelle", de croitre et de nuire comme on sait.
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